De par son ampleur, la diffusion par le site WikiLeaks de télégrammes diplomatiques confidentiels américains constitue un évènement sans précédent (plus de 250 000 télégrammes confidentiels sont concernés). Abondamment commentées, ces fuites ont parfois été qualifiées, peut être hâtivement, de « tsunami » ou de « 11 septembre » diplomatique. A ce jour, il est trop tôt pour évaluer toutes les conséquences d’un tel événement, alors que moins de 1% de ces télégrammes a été rendu public. Néanmoins, les quelques 1400 documents accessibles mi-décembre au grand public constituent une masse d’information suffisamment significative pour que l’on tire au moins trois grands enseignements. En premier lieu ces fuites mettent en lumière les limites et les dangers d’une « transparence » absolue dès lors qu’il s’agit des relations entre Etats ; elles ont d’ailleurs été condamnées par l’immense majorité des gouvernements, et tout particulièrement par le gouvernement français. Car l’une des premières missions de la diplomatie n’est pas de rapporter de simples faits, mais bien de donner un éclairage circonstancié, voire parfois tranché, aux autorités politiques. Cette liberté d’analyse ne peut être assurée que dans le cadre d’une confidentialité préservée. Et si une opinion diplomatique ne saurait constituer à elle seule la position d’un pays, il est indéniable que les fuites ont et auront un impact sur les relations diplomatiques mondiales. Le phénomène WikiLeaks pose également avec acuité la question de la protection des sources diplomatiques. Sur ce point, les garanties apportées par les cinq grands journaux occidentaux « partenaires » deWikiLeaks (suppression, avant mise en ligne, des mentions nominatives de certaines sources citées dans les télégrammes américains, notamment) sont sans nul doute une précaution nécessaire. Mais sont-elles pour autant suffisantes ? A la différence d’un travail journalistique classique, les échanges diplomatiques partent du principe que les propos tenus resteront confidentiels. Face à la large diffusion sur WikiLeaks, et à leur insu, de propos qui leur sont attribués, certains interlocuteurs des Etats-Unis se trouvent aujourd’hui exposés : en dépit de la suppression préalable des mentions nominatives les concernant, le contexte des télégrammes diplomatiques permet parfois de retracer aisément qui sont les personnes citées, ce qui peut ne pas être sans conséquence, notamment dans des Etats autoritaires. Enfin, au regard de lamasse de télégrammes en jeu, on ne peut exclure la diffusion d’informations, parfois d’apparence anodine pour le grand public, mais pouvant s’avérer préjudiciables. La diffusion d’une liste de sites jugés sensibles hors du territoire américain en est, à l’aune notamment du risque terroriste, une illustration regrettable. Les informations contenues dans les télégrammes mis en ligne à ce jour ont un intérêt de tout premier ordre pour qui s’intéresse aux affaires du monde. Ces éléments, dès lors qu’ils sont rendus publics, ne peuvent être ignorés. Sans préjuger du contenu des dizaines de milliers de télégrammes qui doivent encore être rendus publics à l’avenir, les experts en relations internationales auront certainement appris peu de choses qu’ils ne pressentaient déjà. En revanche, cette source d’information unique nous renseigne sur le fonctionnement de l’outil remarquable que constitue la diplomatie américaine, qui apparaît active et performante, guidée par la défense des intérêts nationaux.
Ce que révèle enfin et peut-être surtout WikiLeaks, c’est la vulnérabilité des systèmes d’information face aux risques de fuite. A la suite des attentats du 11 septembre, l’administration américaine avait cherché à décloisonner certaines informations et données, allant jusqu’à ouvrir l’accès aux télégrammes diplomatiques à plus de trois millions de personnes ! WikiLeaks démontre, s’il en était besoin, les limites d’une telle démarche. Une évolution prévisible pourrait être la recherche d’un nouvel équilibre entre le niveau de restriction d’accès rendue nécessaire par la protection du secret (le besoin d’en connaître) et le niveau de partage de l’information qu’appelle une bonne exploitation de celle-ci (le besoin de partager). A la lumière de cette expérience, nous devrons sans nul doute procéder à un réexamen technique et administratif des procédures de sécurité dans le domaine des systèmes d’information. Sur le plan juridique, on peut dès à présent penser que plusieurs gouvernements, au premier rang desquels le gouvernement américain, vont chercher à explorer des voies législatives ou réglementaires pour lutter à l’avenir contre la diffusion d’informations de cette nature depuis leur territoire. L’affaire révèle la tension entre une exigence croissante d’information, facilitée par les nouveaux outils de communication et les possibilités offertes par Internet d’une information quasi instantanée, de portée potentiellement mondiale, et la nécessité persistante pour les autorités publiques de protéger les informations confidentielles relevant de la sécurité de l’Etat. C’est une question essentielle, qui touche directement au fonctionnement de nos sociétés démocratiques modernes, et pour laquelle seule une approche équilibrée, soucieuse tant du droit à l’information des citoyens que de l’intérêt supérieur de l’Etat, semble pouvoir apporter une réponse.