29/09/2017

Discours du Secrétaire Général

Ouverture de la 70ème session de l’IHEDN et de la 28ème session de l’INHESJ

Discours prononcé par M. Louis Gautier le 29 septembre 2017 à l'Ecole militaire

Madame la présidente,

Monsieur le directeur, Madame la directrice,

Messieurs les officiers généraux,

Mesdames et Messieurs les auditeurs et auditrices de la 70ème session de l’IHEDN et la 28ème session de l’INHESJ,

 

Chaque génération peut avoir le sentiment de vivre la fin d’un monde.

Stendhal après Waterloo, Robert Musil après la défaite autrichienne de Vittorio Veneto, Thomas ou Heinrich Mann sur les décombres du Reichstag ont décrit ce sentiment, si fortement éprouvé par les écrivains qu’il conduisit un Stefan Zweig, en 1942, au suicide.

L’allongement de nos vies et l’accélération de nos sociétés accroissent cette impression et la rendent d’autant plus crédible. Les potentialités de la technologie, paradoxalement, nous enferment aussi dans la logique d’un monde au bord de l’épuisement.

Pour ceux qui sont nés au temps de la guerre froide, et qui ont connu son achèvement, il faut bien constater que toutes les illusions provoquées par la chute du mur de Berlin sont aujourd’hui dissipées. Le bloc des réalités historiques de la période post Guerre froide est en voie de délitement.

Le vent de l’histoire, dont Hegel observait qu’il soufflait d’Est en Ouest, s’est inversé. Notre futur ne s’écrit plus ni en Europe, ni en Amérique, mais en Asie.

Les progrès du libre-échange et de l’intégration économique ne repartissent pas plus égalitairement entre les peuples ni en leur sein les profits de la croissance mondiale.

Loin d’accoucher spontanément d’une paix durable, la mondialisation a donné naissance à de nouveaux fauteurs de guerres, comme Daech au Levant ou comme le rassemblement pour la victoire de l’islam et des musulmans, nouvel avatar d’AQMI au Sahel.

La mondialisation n’a pas fait litière des Etats-nations, que l’on voit revenir en force pour contrer les méfaits qu’elle engendre partout. Mais ce retour en grâce des Etats s’opère de façon régressive, tantôt dérisoire, tantôt dangereuse, faisant flamber le nationalisme.

La puissance est désormais revendiquée sans ambages par la plupart des grands Etats, rivés à la seule boussole de leurs intérêts nationaux et à l’élimination des troubles qui les menacent. Ce faisant, ils ignorent de plus en plus – à l’exception de la Chine, comme en témoigne le projet dit des nouvelles routes de la soie – la capacité d’organisation que recèle cette puissance pour mieux régler la société et les relations internationales.

Qu’ajouter à ce tableau ?

Le blocage de l’ONU, qui n’est même plus en situation de prétendre à un rôle d’arbitre. La régression de la suprématie de l’Occident, qui n’ambitionne plus d’exercer une garantie planétaire. Le fractionnisme qui affaiblit l’Europe, du Brexit au référendum sur l’indépendance de la Catalogne en passant par la Pologne – fractionnisme qui, s’il n’est pas combattu, risque non seulement de compromettre le projet de l’Union européenne, mais aussi la certitude de paix sur laquelle il est fondé.

En faisant ces constats, je ne vous invite surtout pas à suivre la voie de certains déclinistes, qui à longueur de tribunes et d’émissions jouent les Cassandre et se frappent la poitrine.

Quoique je ne sois pas protestant, je partage en effet le point de vue existentiel de cette formule prêtée sans doute à tort à Martin Luther : «  Si l’on m’apprenait que la fin du monde est pour demain, je planterais quand même un pommier ».

Intéressez-vous donc au monde en train d’éclore, avec lucidité et précaution.

Avec lucidité : n’envisagez pas de grand soir, ni de lendemains qui chantent. Mais en ce début de XXIe siècle, parmi tous les défis à affronter, n’éludez pas trop la question des conflits et de la violence armée qui redevient centrale.

Avec des précautions, aussi. Ne pouvant croire absolument aux promesses du progrès ou de la providence, sur quoi régler notre réflexion, sinon sur la notion d’universalité de l’espèce humaine et sur le souci de préserver son intégrité, éclairés que nous sommes par l’expérience du mal qui faillit détruire notre civilisation au siècle dernier, et qui harasse aujourd’hui un monde musulman en convulsion.

Je vous invite à brasser large, à penser vaste, à ouvrir vos horizons, à fuir le prêt à penser des experts comme les poncifs d’état-major.

Déjà riches d’expériences acquises dans des milieux professionnels divers, vous avez la chance formidable, cette année, de disposer de temps pour réfléchir.

Les questions de défense et de sécurité ne sont pas d’abord des sujets d’expertise. Ce sont des sujets de société qui interrogent notre avenir collectif.

Dans le cadre de l’IHEDN et de l’INHESJ, vous allez approfondir vos connaissances en matière de politique internationale, de stratégie, d’armement, de défense et de sécurité. Cette période de formation vous offre de précieuses opportunités de rencontres, d’échanges et de réflexions croisées sur ces sujets. Elle s’inscrit, en outre, à un moment charnière pour notre pays, alors que l’Europe à la croisée des chemins.

A l’issue d’un cycle politique qui s’est achevé dimanche dernier avec les élections sénatoriales, notre démocratie a procédé à des choix. Elle a installé au pouvoir de nouvelles équipes. L’élection d’un nouveau président de la République, chef des armées, est toujours l’occasion sinon d’une remise à plat, en tout cas d’un réexamen des options de sécurité nationale.

Comment avant lui Nicolas Sarkozy ou François Hollande, qui étaient à l’initiative des Livres blancs de 2008 et 2013, Emmanuel Macron a décidé, en juillet, la tenue d’un exercice de « revue stratégique », qui devra réévaluer les orientations de notre politique de défense et de sécurité, et contribuer à la définition des moyens de nos armées. Il a aussi confié au SGDSN, chargé des travaux de la prochaine Loi de programmation militaire (2019-2025), la conduite d’une revue stratégique spécifique en matière de cyberdéfense, ce qui constitue une première pour notre pays.

Sans trop anticiper les conclusions de ces travaux encore en cours, je voudrais vous exposer les problématiques centrales qui y sont évoquées et qui doivent nourrir vos propres réflexions au cours de cette année :

  • la recomposition de la menace terroriste ;
  • les transformations de notre environnement géopolitique ;
  • la constitution d’un nouvel espace de conflictualité à travers le numérique.

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La menace du terrorisme islamiste, qui a éprouvé notre pays et nos partenaires au cours des dernières années, devrait perdurer en se recomposant après la défaite de Daech au Levant.

Depuis 2015, le terrorisme islamiste expose notre pays à une crise de sécurité nationale sans précédent depuis plus d’un demi-siècle, lorsque la guerre d’Algérie projetait sa violence jusqu’en métropole.

Le terrorisme n’est pas un fait nouveau dans notre histoire, et surtout dans notre histoire récente. Notre pays a dû subir des agressions fomentées par des organisations liées à la mouvance palestinienne, à la Libye, à la Syrie, à l’Iran, à l’Algérie ou à Al-Qaïda. Que l’on songe aux attentats qui ont touché Paris en 1986, en 1995, ou aux assassinats commis dans la région de Toulouse par Mohammeh Merah en 2012.

Mais jusqu’à cette dernière affaire, tous ces épisodes relevaient encore d’une gestion qui pouvait être circonscrite. Les attentats survenus à partir de janvier 2015 révèlent une menace d’une autre ampleur et d’une autre nature. Ils ont justifié des répliques d’une autre dimension. La France a d’ailleurs aussitôt réagi avec vigueur, sur le territoire national comme sur les théâtres extérieurs. Elle avait raison.

Les attentats de Bruxelles, de Berlin, de Manchester, de Barcelone ou dernièrement de Londres, à la station de métro Parsons Green, sont venus attester l’étendue du phénomène, et la dangerosité de son caractère viral pour nos sociétés. Ils ont montré combien se fourvoyaient ceux qui soutenaient que la France se désignait comme cible du fait de son passif colonial, de son engagement militaire au Mali, de sa conception étroite de la laïcité ou de son refus du communautarisme. Non, ce fléau s’abat sur l’Europe entière.

Les attentats dont nous avons été victimes – Charlie Hebdo, le Bataclan, Saint Quentin Fallavier, le Thalys, Nice, les Champs Elysées – qu’ils aient été commandités et projetés de l’extérieur, ou qu’ils expriment une menace endogène, sont venus confirmer la pertinence du concept de continuum de sécurité, évoqué dans les Livres blancs de 2008 et 2013. Ils appellent une conception globale de la sécurité nationale, c’est-à-dire une action conjointe et coordonnée de la justice – notamment du parquet antiterroriste – de la police, du renseignement et des forces armées.

La réponse au terrorisme s’est déployée sur le front extérieur et sur le plan intérieur. Elle combine la mobilisation de nos forces armées et de sécurité, et le renforcement de notre arsenal juridiques dans la lutte contre le terrorisme.

L’intensification de nos engagements militaires internationaux en réponse à la menace terroriste – illustrée par les frappes sur Raqqa après les attentats du 13 novembre – témoigne de l’intrication nouvelle pour nos armées entre les missions de projection extérieure et de protection du territoire national. Depuis 2014, l’essentiel de nos opérations extérieures sont d’ailleurs motivées et justifiées par la lutte contre le djihadisme, qu’il s’agisse de notre participation à la coalition internationale au Levant dans le cadre de l’opération Chammal, ou de l’opération Barkhane dans la bande sahélo-saharienne.

Engagées contre Daesh et Al Qaïda au Levant et en Afrique, nos armées ont aussi été sollicitées pour venir en appui des forces de sécurité intérieures. Le lancement, au lendemain des attentats de janvier 2015, de l’opération Sentinelle allant jusqu’au déploiement de 10 000 soldats, est venu matérialiser l’implication des militaires dans la protection de nos concitoyens.

L’opération Sentinelle vient de voir son organisation et ses modalités révisées pour en améliorer la flexibilité, la réactivité et la rendre moins prédictible. Certains néanmoins continuent de s’interroger sur la pertinence de ce dispositif. Ils ont tort, sinon il faudrait aussi prétendre que les patrouilles de CRS ou de gendarmes dans les gares ou les marchés de Noël sont superflues. Je m’adresse en particulier à ceux qui, dans le cadre de la session de l’IHEDN, réfléchiront au lien Armée-Nation : pouvait-on imaginer que nos militaires ne répondent pas présent, en participant aux côtés des policiers et des gendarmes à la sécurisation de certains sites et périmètres, alors que notre pays était si durement frappé ? N’auraient-ils pas encouru le reproche de constituer une armée abonnée aux opérations extérieures, et négligeant la sécurité des Français ? Pour clore ce débat, j’observe que la plupart des pays – à l’image du Royaume-Uni déployant l’opération Temperer après les attentats de Manchester et de Londres – n’agissent pas autrement. Pourquoi ? Parce que les armées, vu la taille de leurs effectifs, peuvent répondre rapidement et massivement en cas d’urgence aggravée.

Pour ceux qui suivront la session de l’INHESJ, je pose une autre question, celle du bon équilibre, pour une démocratie sous pression, entre les impératifs de la liberté individuelle et de la sécurité publique.

Sur le plan juridique, l’instauration puis la prorogation de l’état d’urgence, sous le contrôle des juges constitutionnel et administratif, ont permis de renforcer les pouvoirs et l’efficacité des actions de notre police.

En outre, divers textes législatifs sont venus renforcer et adapter les instruments de la lutte antiterroriste. La loi du 13 novembre 2014 a institué un délit d’entreprise terroriste individuelle et accru la répression de l’apologie du terrorisme. La loi du 3 juin 2016 a doté les juges et les procureurs de nouveaux moyens d’investigation en matière de terrorisme – perquisitions de nuit, captation des données de connexion, sonorisation… La loi du 28 février 2017 relative à la sécurité publique est venue améliorer la sécurité juridique des interventions des forces de l’ordre, en unifiant le cadre d’usage des armes à feu pour les policiers, les gendarmes, les douaniers et les militaires déployés dans le cadre de Sentinelle.

Le législateur est aussi intervenu pour fixer le cadre de l’activité des services de renseignement, avec la loi du 24 juillet 2015 qui a notamment élargi les possibilités de recourir à des techniques de détection ou d’interception jusqu’alors réservées aux enquêtes judiciaires. Corrélativement, la loi a renforcé les garanties apportées aux droits et libertés des citoyens, en instituant une Commission nationale de contrôle des techniques de renseignement (CNCTR), qui émet des avis sur les demandes adressées au Premier ministre et peut saisir le Conseil d’Etat lorsqu’elle considère qu’une autorisation a été accordée irrégulièrement.

Tels sont les pare-feu mis en place pour lutter contre le terrorisme, menace qui devrait tout à la fois perdurer et muer au cours des prochaines années.

La prise de Mossoul, de Tal Afar, et bientôt de Raqqa et de Deir ez-Zor, annoncent la défaite de Daech en Irak et en Syrie, mais pas la fin d’une menace qui déjà se recompose, à travers le retour des combattants dans leurs pays d’origine, notamment maghrébins, l’apparition de nouveaux sanctuaires, notamment en Asie, et la persistance d’un phénomène de radicalisation au sein de nos sociétés. Si le projet d’un califat territorialisé semble avoir été mis en échec, le modèle de « franchise » internationale d’Al Qaïda subsiste. La labilité du terrorisme djihadiste international ne permet pas d’entrevoir une éradication totale, ni prochaine.

On peut espérer que la défaite de Daech et la connaissance plus complète des exactions commises viendront rompre le charme de la fascination mortifère que Daech exerçait, en particulier par sa propagande. Mais notre société risque d’être confrontée pour un certain nombre d’années encore à des métastases. Il faudra, plus largement, gérer le « stress » traumatique et post-traumatique auquel le terrorisme contemporain soumet les sociétés démocratiques. Comme le soulignent Antoine Garapon et Michel Rosenfeld, « [l]es armes à opposer au terrorisme ne sont pas seulement guerrières, policières ou procédurales : elles résident surtout dans la capacité de nos gouvernements à redonner de la substance à l’existence collective, à reformuler le pacte démocratique »[1].

Le terrorisme est comme le mancenillier, cet arbre empoisonné, dont les feuilles, l’écorce, la sève, les fruits sont toxiques. Il contamine qui le touche. Mais cet arbre, si malfaisant soit-il, ne doit pas nous cacher la forêt. Le terrorisme est un perturbateur de l’ordre international, mais ses actions sont sans commune mesure avec celles des Etats. Il ne peut bouleverser l’équilibre des rapports de forces entre la Chine, les Etats-Unis, l’Europe, l’Inde, la Russie, sur lequel repose la paix du monde. Cet équilibre est tributaire d’interdépendances économiques et d’une équation nucléaire entre les Etats dotés. Il est, cependant, de plus en plus instable.

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Face aux mutations rapides de son environnement géopolitique, la France est amenée à repenser la hiérarchie de ses options et de ses fonctions stratégiques.

L’ajustement des missions et des moyens doit tenir compte des nombreux changements qui, en moins de cinq ans, ont affecté notre environnement géostratégique. Les printemps arabes ; l’effondrement de l’Etat libyen ; la guerre civile syrienne ; le comportement de la Turquie ; l’engagement, en Irak comme en Syrie, de la Russie, de la Turquie, de l’Iran, de l’Arabie saoudite et du Qatar ont contribué à la déstabilisation durable de notre voisinage méridional et du Levant. L’annexion de la Crimée et le conflit du Donbass, affirmations de la puissance de la Russie sur son « étranger proche », font de nouveau roder le spectre de la guerre à l’est de notre continent, aux portes de l’Union européenne. La sortie du Royaume-Uni de l’Union européenne et surtout l’élection de Donald Trump pourraient fragiliser les alliances traditionnelles.

Dans ce contexte, face au renouvellement des défis militaires, notre politique de défense doit répondre à des dilemmes. Puissance moyenne, la France est contrainte, dans le choix de ses moyens, par la faible plasticité de ses crédits budgétaires. Dans le même temps, elle doit honorer ses responsabilités internationales en tant que membre permanent du Conseil de sécurité des Nations unies, et assurer le financement de sa capacité de dissuasion, atout qui coûte cher mais garantit notre survie et notre liberté de manœuvre sur la scène internationale.

La principale difficulté aujourd’hui tient dans l’affirmation simultanée et la conciliation de plusieurs objectifs :

  • Il n’est pas question de fragiliser notre dissuasion, alors que s’accroissent les menaces dites de « haut de spectre », portées par des Etats dotés de capacités balistiques, comme la Russie, la Chine, l’Inde, le Pakistan, ou l’Iran. Les provocations nord-coréennes et les essais balistiques iraniens avivent les préoccupations en matière de prolifération et d’escalade militaire. Le maintien d’une capacité crédible de dissuasion reste ainsi, comme au cours du précédent quinquennat, l’un des enjeux de la programmation militaire, même si nous n’en sommes qu’à l’amorce des efforts à consentir pour réaliser les investissements nécessaires à la production de la troisième génération de nos composantes océanique et aéroportée.
  • Il s’agit également de renforcer les moyens de protection du territoire national, de ses approches aériennes et maritimes, ainsi que de nos alliés, par exemple dans le cadre des clauses de solidarité ou d’assistance mutuelle prévues par les traités européens, à l’image de l’article 42.7 du Traité sur l’Union européenne. La question est celle de la juste mesure dans un domaine où faire une impasse est toujours possible mais toujours inavouable.
  • Nos capacités d’intervention et d’entrée en premier sur les théâtres extérieurs doivent être préservées, que ce soit pour assurer de façon avancée notre sécurité ou exercer nos responsabilités internationales.

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La réflexion stratégique actuelle doit prendre en considération les nouveaux espaces de confrontation ouverts par la technique, et les ruptures géostratégiques majeures qui pourraient résulter de certaines innovations.

Le cyberespace s’affirme à la fois comme le lieu de nouvelles vulnérabilités et comme une nouvelle dimension de la puissance.

Le numérique s’est révélé un terrain propice pour des assaillants divers – activistes, groupes criminels, acteurs étatiques – pouvant poursuivre un large spectre d’objectifs – vol ou chantage, déstabilisation d’une institution, espionnage, mais aussi destruction de ressources informatiques, ou dans le cas de tactiques dites hybrides, diffusion sur les réseaux de fausses informations et manipulation de l’opinion. Le black-out de Kiev en 2016, les vagues récentes de « rançongiciels » qui à l’image de Wannacry en mai 2017 ont fragilisé nombre d’entreprises et de services publics à l’étranger, et les controverses qui ont entouré l’ingérence présumée de la Russie dans la dernière élection présidentielle américaine, témoignent de l’ampleur des vulnérabilités ouvertes par le développement du numérique.

Le cyberespace devient également une nouvelle dimension d’affirmation de la puissance. La décision prise cet été de confier au SGDSN la conduite d’une « revue stratégique de cyberdéfense » témoigne de la volonté des autorités de l’Etat d’éviter tout décrochage de la France dans ce domaine.

La France peut d’ores et déjà s’appuyer sur la « stratégie nationale pour la sécurité du numérique » adoptée en 2015 et sur son modèle d’organisation en matière de défense et de sécurité des systèmes d’information.

En effet, un certain nombre de pays – Etats-Unis, Royaume-Uni, Russie notamment – ont opté pour un modèle intégré dans lequel les services de renseignement coordonnent voire prennent en charge à la fois les fonctions de défense, de sécurité des systèmes d’information, et les actions offensives.

La France, tout comme l’Allemagne, a mis en place un modèle séparant les fonctions offensives des fonctions défensives, assumées par une Agence nationale de sécurité des systèmes d’information (ANSSI) rattachée au SGDSN. L’ANSSI vient ainsi en aide aux opérateurs d’importance vitale victimes d’attaques informatiques. Elle a pu intervenir également, lorsque les circonstances l’ont exigé, auprès de grands médias comme TV5 Monde en 2015, ou à l’occasion des scrutins de 2017, pour apporter son expertise technique à la demande de la Commission nationale de contrôle de la campagne électorale en vue de l’élection présidentielle. Elle participe, enfin, à la sensibilisation aux bonnes pratiques informatiques d’un vaste ensemble d’acteurs de la vie économique et sociale.

Alors que la multiplication des assaillants et des pratiques offensives pourraient faire redouter l’avènement d’un état de « guerre de tous contre tous », la régulation du cyberespace s’impose comme une tâche prioritaire.

La France a pris cette année l’initiative d’une conférence pour « construire la paix et la sécurité internationales de la société numérique », qui a rassemblé à l’UNESCO des acteurs publics et privés des cinq continents. Cette conférence a été l’occasion de prendre position contre la généralisation du « hack back », facteur d’accroissement des tensions dans le cyberespace, et de plaider pour l’élaboration de normes régissant les comportements dans l’univers numérique.

A moyen terme, les équilibres géostratégiques mondiaux pourraient aussi être bouleversés par des chocs technologiques d’ampleur.

Le SGDSN a étudié, dans un rapport publié cette année sous le titre Chocs futurs, l’impact que pourraient exercer à l’horizon 2030 sur la situation internationale un certain nombre de ruptures technologiques déjà engagées ou à venir.

Ces évolutions, qu’elles soient susceptibles de remanier la hiérarchie des puissances comme les missiles et vecteurs hypervéloces, ou de faciliter l’accès aux armes comme l’impression 3 D, constituent autant de pistes et d’éléments à intégrer dans vos réflexions et vos débats sur les défis stratégiques qui attendent notre pays. Je n’en citerai que quelques-unes – la robotisation du champ de bataille, l’intelligence artificielle…                                                                                                    

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Menace terroriste, incertitudes géopolitiques, risques technologiques : à la diversité des défis sécuritaires et stratégiques dont je viens d’ébaucher le tableau, doit répondre la diversité des talents et des potentiels mis au service de la Nation. Par la variété des profils qu’elles rassemblent, les sessions nationales de l’IHEDN et de l’INHESJ constituent un atout précieux, qui contribue à l’enrichissement de notre débat stratégique et au renforcement de notre esprit de défense. Profitez donc de cette année pour – comme vous y engage Martin Luther – planter un joli pommier.

[1] Démocraties sous stress. Les défis du terrorisme global, PUF, 2016.