12/01/2017

Discours du Secrétaire Général

La défense et les moyens de l’indépendance stratégique : hommes, industries, capacités

Discours prononcé le 12 janvier 2017 par M. Louis Gautier au Séminaire « De Gaulle et la défense de la France, d’hier à aujourd’hui », Fondation Charles de Gaulle.

Monsieur le Ministre, président de la Fondation Charles de Gaulle, Jacques Godfrain,

Monsieur le major général des armées, Amiral Philippe Coindreau,

Mesdames et Messieurs,

 

Dans ce séminaire intitulé « De Gaulle et la défense de la France d’hier à aujourd’hui », qui s’achève aujourd’hui par une troisième journée d’étude, la thématique de l’indépendance ne pouvait tenir qu’une place importante. En effet, sur les questions de défense, et sur la question de l’indépendance stratégique en particulier, il est utile d’interroger l’histoire et de penser l’actualité de l‘héritage gaullien.

Malgré les changements historiques intervenus depuis sa présidence, qui ont dicté des aggiornamentos de la politique de défense du pays, certaines idées directrices de la pensée et de l’action du général de Gaulle peuvent toujours orienter nos choix, lorsqu’il s’agit de garantir l’autonomie stratégique, la capacité d’agir, la sécurité de la France et de l’Europe dans un monde incertain.

Le général de Gaulle a développé une vision exigeante de l’indépendance, dans la continuité de laquelle ses successeurs se sont peu ou prou inscrits.

La vision gaullienne de l’indépendance prend appui sur la conviction profonde qu’un pays sans armes, exposé aux périls extérieurs et dépendant de l’aide de ses alliés, perd la maîtrise de son destin. Cette conviction s’est forgée, d’abord, au cours de la carrière d’officier de Charles de Gaulle et de ses travaux de l’entre-deux-guerres, notamment au SGDN où il fut affecté de 1931 à 1937. Le projet Histoire du SGDSN, lancé en 2015, vient d’ailleurs enrichir notre connaissance de cette étape du parcours intellectuel du futur chef de la Résistance : le dépouillement des archives du Service historique de la défense a récemment permis de retrouver le texte méconnu d’une conférence prononcée en octobre 1936, dans laquelle le colonel de Gaulle, alors auditeur au Centre des hautes études de défense nationale, dresse un bilan de ses travaux sur le projet de loi d’organisation de la Nation en temps de guerre.

L’attachement gaullien au primat de l’indépendance nationale s’est affermi, ensuite, dans les épreuves historiques dont le général fut à la fois un témoin et un acteur majeur, comme le désastre de 1940, la Résistance et les guerres de décolonisation. Le discours de Bayeux du 16 juin 1946 en porte témoigne, qui insiste sur la nécessité de la reconstitution de l’Etat et de la stabilité institutionnelle pour traiter d’égal à égal avec les grandes nations du monde.

Dès son retour au pouvoir, en 1958, le général de Gaulle a traduit sa conception de l’indépendance dans une politique de défense fondée sur le triptyque « indépendance – dissuasion – conscription ». Dans un monde régi par la bipolarité Est/Ouest, l’indépendance nationale a constitué le postulat fondamental de la politique extérieure et de défense gaullienne, comme l’atteste le départ du commandement intégré de l’OTAN le 7 mars 1966. « La France », écrit alors De Gaulle à Lyndon Jonhson, « se propose de retrouver l’entier exercice de sa souveraineté actuellement entamé par la présence permanente d’éléments militaires alliés. » L’affirmation d’une liberté d’action nationale est allée de pair avec l’acquisition d’une force de frappe nucléaire, condition sine qua non de l’autonomie stratégique, après l’explosion de Gerboise bleue à Reggane en 1960. La conscription est restée, jusqu’aux années 1990, au fondement de notre modèle d’armée. Sur ces bases, un consensus national en matière de politique de défense s’est établi, qui n’a été remis en cause ni par l’élection du premier président non gaulliste, Valéry Giscard d’Estaing, en 1974, ni par l’alternance entraînée par la victoire de François Mitterrand en 1981.

Les mutations stratégiques de l’après-Guerre froide ont, certes, rendu nécessaires des évolutions de ce triptyque fondateur de notre politique de défense.

La logique sourcilleuse de l’indépendance a cédé la place à une recherche d’interdépendance et d’interopérabilité avec nos alliés, que ce soit dans des coalitions ponctuelles, comme ce fut le cas lors de la première guerre du Golfe, dans le cadre de partenariats bilatéraux ou de la construction d’une défense européenne, ou dans l’OTAN dont nous avons rejoint le commandement intégré en 2009.

La dissuasion nucléaire est demeurée une pièce maîtresse de notre dispositif de défense et de sécurité, mais elle s’articule désormais de façon plus équilibrée avec les autres grandes fonctions stratégiques. La fonction de projection des armées vers l’extérieur a en effet connu un essor considérable, ainsi qu’en témoignent les opérations menées ces dernières années en Afrique, en Afghanistan et au Proche-Orient. Plus récemment encore, dans un contexte de lutte contre la menace terroriste, la protection du territoire et de la population, que l’armée de l’air et la marine n’avaient jamais cessé d’assurer dans leur domaine propre, est revenue au cœur des missions de l’armée de terre, avec l’opération Sentinelle.

Enfin, nous avons rompu avec le modèle fondé sur la conscription, qui n’apparaissait plus adapté compte tenu de la technicité des missions des armées. Les changements que je viens d’évoquer ont été conduits de manière consensuelle, permettant de faire évoluer le legs gaullien et de préserver une unité de vues transpartisane sur les enjeux de défense. Ce consensus n’a nullement empêché des questionnements, comme l’illustrent les débats contemporains sur la Garde nationale par exemple.

Si les bouleversements survenus depuis 25 ans ont entraîné des modifications radicales de notre politique de défense par rapport au paradigme gaullien, un certain nombre d’enseignements de l’action du général de Gaulle demeurent pertinents. La conviction qu’il n’y a pas d’indépendance stratégique si les moyens – humains, industriels, capacitaires – de cette indépendance ne sont pas réunis, a continué d’inspirer notre action.

Dans le domaine du renseignement, les lacunes constatées pendant la première guerre du Golfe ont entraîné une réforme d’envergure, marquée notamment par la création d’une Direction du renseignement militaire. La France s’est ainsi dotée des moyens indispensables pour apprécier par elle-même les situations et les menaces, et prendre en conséquence des décisions souveraines, à l’image de son opposition à l’intervention en Irak en 2003. L’exposition « Guerres secrètes » actuellement organisée au Musée de l’armée, qui retrace l’histoire des services, rappelle les enjeux d’indépendance liés au renseignement.

Nos capacités de commandement et de planification, dont peu d’autres pays européens disposent, nous permettent également de contre-expertiser les dossiers d’objectifs alliés, y compris lorsque nous sommes engagés dans une coalition.

L’entretien de notre base technologique et capacitaire fait de nous des acteurs importants dans les coalitions auxquelles nous décidons de participer – notre contribution actuelle à la lutte contre l’Etat islamique en Irak et en Syrie en témoigne – et nous laisse la possibilité d’entreprendre des actions en premier. La France plaide, par ailleurs, pour une consolidation de l’industrie européenne de défense, considérée comme un facteur primordial d’autonomie stratégique pour elle et ses alliés.

En outre, la dissuasion nucléaire a été maintenue dans ses deux composantes aéroportée et océanique. La préservation de ce « socle de notre indépendance », pour reprendre la formule employée le 6 janvier par le président de la République dans ses vœux aux armées, constitue l’un des grands défis des années à venir. Comme l’ont montré les débats qui ont eu lieu l’été dernier à la Chambre des communes sur le renouvellement des sous-marins nucléaires britanniques, la modernisation de la dissuasion requiert un investissement important et de long terme. Le coût actuel de la dissuasion pour la France est supérieur à 3 milliards d’euros par an, soit environ 10 % du budget de la défense. Afin de conserver cet aspect essentiel de son indépendance, tout en accordant des moyens renforcés à ses armées, la Nation devra consentir un effort accru, ce que symbolise l’objectif des 2 % de dépenses de défense par rapport au PIB, fixé par le chef de l’Etat. Les moyens de l’indépendance stratégique sont aussi budgétaires.

Enfin, la logique de l’indépendance stratégique s’applique désormais à de nouveaux champs de conflictualité, comme le cyberespace. La création en 2009 de l’Anssi, qui a été rattachée au SGDSN et dont les moyens financiers et humains ont crû rapidement, correspond pleinement à cette volonté d’assurer, par nos propres facultés, la sécurité de nos opérateurs d’importance vitale et de nos institutions face aux attaques et aux tentatives d’ingérence extérieure. Ce dernier exemple met en évidence, par-delà les changements de contexte stratégique et l’apparition de nouvelles menaces, la permanence de l’idée d’indépendance que le fondateur de la Cinquième République avait placée au cœur de sa politique : comme il le déclarait lui-même le 5 septembre 1960, « la France ne peut évidemment pas laisser son propre destin et même sa propre vie à la discrétion des autres ».