8/10/2015

Discours du Secrétaire Général

Intervention lors des 6e ateliers de la citadelle consacrés à : « Plus de crises, plus d’Europe »

Discours prononcé par M. Louis Gautier le 8 octobre 2015. Lille

Je vous remercie, Mme Gnesotto, pour ces mots de présentation. Je tiens également à remercier Pierre Saintignon, le général Margail et Michel Barnier de m’avoir associé à cette journée d’étude.

« Plus de crises, plus d’Europe ». On aurait tant envie de le croire et de battre des mains. D’un mal naitrait un bien. Hélas, l’aphorisme qui nous vient spontanément à l’esprit est plutôt « Plus de crises et moins d’Europe ». »

Plus de crises car le maintien le 17 septembre dernier des taux directeurs de la Fed à un niveau historiquement bas a révélé la nervosité des responsables monétaires face à une situation mondiale incertaine. La perspective d’une fuite des capitaux des pays émergents laisse effectivement craindre une aggravation de l’endettement de leurs institutions non financières, passé de 4000 milliards de dollar en 2004 à 18 000 milliards en 2014. Par effet domino, les pays dépendant de ces puissances émergentes en seraient eux-mêmes affectés.

Plus de crises car le ralentissement de l’économie chinoise et la gestion incohérente et inefficace de la crise boursière se traduisent dans ce pays par une fuite massive de capitaux (400 milliards de dollar en quelques mois). C’est ainsi l’ensemble de la zone Asie qui est menacée de récession, en raison notamment de la baisse des importations chinoises.

Plus de crises car la chute des cours des matières premières affecte de nombreux pays : l’Afrique du Sud, l’Angola, le Venezuela, l’Australie ou encore le Canada.

Plus de crises car la politique de quantitative easing menée par la banque européenne tarde à porter ses fruits. Ni l’inflation, ni la croissance ne sont au rendez-vous.

Plus de crises car le prolongement du conflit syrien est à l’origine d’un flux migratoire sans cesse grossissant. Aujourd’hui, ce sont quatre millions de personnes qui ont déjà quitté leur terre natale.

Plus de crises car ce drame syrien semble devoir s’aggraver et non aisément se résoudre, comme l’atteste la récente intervention de la Russie, aventureuse par maints aspects. Le tir récent de missiles depuis la mer caspienne témoigne à ce titre du double risque d’une escalade dans la démonstration de force et d’un dérapage possible face à une action internationale insuffisamment concertée.

Tous les indicateurs convergent ainsi pour annoncer des turbulences monétaires et financières, une récession économique mondiale, une crise migratoire et une démultiplication des conflits de l’Ukraine à l’Afghanistan et de la Syrie au Mali.

Face à cette situation inquiétante, la tentation la plus grande n’est pas celle d’un approfondissement européen, mais plutôt celle du repli national, de la régression sur l’Etat-nation, de la revendication souverainiste, voire de la sécession. Différents événements récents vont dans ce sens : le référendum écossais comme le catalan, l’hypothèse du Brexit, la montée des populismes dans nombre de pays de l’Union ou encore la renationalisation de la gestion des frontières au détriment de l’espace Shengen.

Devant l’effondrement du monde, l’Europe se replierait ainsi dans sa bulle, comme l’illustre une caricature récente présentant un scaphandrier européen sommé par son chef d’équipage de remonter au plus vite car le bateau coule.

Ce n’est pas là mon interprétation.

Oui l’Europe est malmenée. Oui l’Europe ─ je file la métaphore maritime ─ comme un bateau ayant affalé toutes ses voiles devant la tempête, n’offre guère de prise au vent. Elle avance par la seule force de l’inertie. Moyennant quoi, semblable en cela à la cité de Londres sous la Seconde Guerre mondiale que Churchill comparait à « un animal préhistorique, capable de recevoir sans broncher des coups terribles et qui, mutilé, saignant par mille blessures, persistait à se mouvoir et à vivre », elle a traversé bien des épreuves. Elle a résisté aux forces centrifuges qui la travaillent, elle a évité la dislocation de l’union monétaire, elle a géré la crise grecque, elle a trouvé un compromis avec la Russie dans la crise ukrainienne, elle est parvenue à un accord récent sur la question migratoire.

Si les difficultés internes que nous vivons sont loin d’être définitivement surmontées, l’Europe n’a donc pas été brisée par la crise.

A la manière de la maïeutique socratique, cette dernière nous oblige néanmoins à nous interroger sur un modèle européen dont nous percevions inconsciemment les limites sans avoir pour autant le courage de les affronter.

Face aux difficultés auxquelles nous sommes confrontés, pouvons-nous effectivement attendre toujours plus de l’Europe tout en exigeant moins d’Europe ? Et face aux malheurs du monde, pouvons-nous continuer à nous considérer comme des tiers appelés à jouer les entremetteurs dans les processus de paix sans s’y être partie liée ?

Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, l’Europe rassasiée de cadavres a rejeté le recours à la violence comme moyen de faire advenir une société nouvelle. Abandonnant les grandes idéologies en « isme », elle s’est consacrée au bien-être matériel de ses populations. Ce faisant, elle a adopté la posture du sage hégélien ayant triomphé des soubresauts de l’Histoire et attendant que le reste de l’humanité le rejoigne. Et de fait, nous voici aujourd’hui rejoints, mais pas de la façon vertueuse et pacifique que nous escomptions. Les autres pays adoptent certes notre modèle économique et politique, mais non sans y adjoindre de fortes revendications dont certaines s’expriment avec violence. Ainsi l’Europe qui s’était en peu trop vite persuadée, avec la fin de la guerre froide, d’avoir éliminé tout risque de conflit sur son sol voit-elle le spectre de la guerre roder à nouveau sur ses pourtours, et ce non comme un phénomène frictionnel lié au passage d’un monde à l’autre, mais comme un phénomène structurel découlant d’un monde insuffisamment régulé, d’un monde insuffisamment organisé.

Sur son flanc Sud-Est, la guerre civile en Irak et en Syrie menace de déstabiliser l’ensemble de la région. Au Sud, la désagrégation politique de la Lybie transforme cette dernière en un véritable hub terroriste tandis que l’ensemble de la bande sahélo-saharienne est déstabilisé par les agissements de groupes djihadistes. A l’Est, la Russie, considérant l’espace post-soviétique comme une zone d’intérêt national et conduisant une politique de réarmement sans précédent, réaffirme sa puissance par l’annexion de la Crimée et par le travail de déstabilisation qu’elle mène dans le Donbass, dans la continuité de ses précédentes interventions en Ossétie ou en Transnistrie.

Dans son voisinage immédiat, le vieux continent est ainsi confronté à des crises qui présentent une gravité inédite du fait de leur simultanéité, de leur ampleur et de leur inscription dans la durée. Ces crises constituent un problème en soi, mais également en raison de leurs conséquences sur la cohésion et la sécurité européenne. La menace terroriste, portée en particulier par Daech et par Al Qaïda, est en effet plus que jamais actuelle pour notre continent menacé de l’extérieur, mais où différentes filières djihadistes sont aussi parvenues à s’implanter. Ces réseaux alimentent l’Etat Islamique en combattants pour sa guerre au Moyen Orient, mais également en apprentis-terroristes prêts à revenir commettre des attentats dans leur pays d’origine. Dans le même temps, l’afflux de migrants met à rude épreuve la solidarité européenne, en même temps qu’il contribue à remettre au premier plan la question complexe de nos liens avec la Turquie.

Face à ces défis intérieurs et extérieurs, l’absence de réflexion et de réponse communes serait dramatique. L’Europe a au contraire besoin de plus de coopération. Plus de coopération dans la lutte contre le terrorisme, en particulier en matière de coordination des renseignements. Plus de coopération dans la gestion des flux migratoires, afin de pouvoir amender l’espace Shengen plutôt que d’y renoncer. Plus de coopération pour contrebalancer la panne actuelle du système de régulation internationale, dont nous avons pu constater les effets délétères sur la crise ukrainienne et sur la crise syrienne. Cette coopération est aujourd’hui d’autant plus nécessaire que les crises ponctuelles auxquelles nous sommes confrontés entrent elles-mêmes en résonnance avec des défis inscrits sur le plus long terme. Je pense en particulier à la question du climat, à celle du développement économique ou encore à celle de l’évolution démographique. D’ici 25 ans, la population de l’Afrique subsaharienne devrait doubler pour atteindre le milliard d’habitants. Une telle croissance, si elle n’est pas accompagnée, n’aura pas que des répercussions locales, mais des conséquences internationales.

Hier, lors de leur intervention devant le parlement européen, le Président de la République et la chancelière allemande, Mme Angela Merkel, ont tous deux souligné la nécessité pour l’Europe d’aller de l’avant au risque de disparaître. Au regard du panorama que je viens de dresser, cet impératif est particulièrement valable pour l’Europe de la Défense, dont le conseil européen de juin 2015 a souligné l’actuelle inertie. Celle-ci doit faire l’objet d’une relance tant sur le plan stratégique que sur celui des outils.

Dans le premier domaine, Mme Mogherini, Haut représentant de l’Union pour les affaires étrangères et la politique de sécurité, est actuellement chargée de définir une nouvelle stratégie de sécurité des pays membres qui sera présentée au printemps 2016. Cette stratégie devra être à la fois visionnaire, opérationnelle et réaliste. Elle devra en particulier dépasser les approches nationales afin de dégager les intérêts communs de l’Europe et de définir les instruments et les moyens permettant de les protéger. Il en découlera la nécessaire réactualisation de la feuille de route de la PSDC et le renforcement de ses outils.

Ce dernier point constitue en effet le deuxième levier d’une relance de la défense européenne. De fait, les dernières opérations menées dans le cadre de la PSDC ont dévoilé d’importantes lacunes en matière de génération de force. Des outils existent pourtant, mais leur utilisation est souvent loin d’être optimale. C’est notamment le cas des groupements tactiques de l’Union européenne que l’absence de politique extérieure commune empêche de mobiliser. De même les dépenses militaires européennes pourraient-elles gagner en volume ─ avec 180 milliards d’euros annuels, elles ne représentent qu’un 1,6% du PIB de l’ensemble des membres ─, mais surtout collectivement en rationalité. Ainsi l’existence de doublons est-elle encore fréquemment à déplorer, comme dans le cas des 16 types de frégates dont dispose l’Europe par opposition au modèle unique des Américains.

Ces lacunes témoignent d’une harmonisation et d’une mutualisation capacitaires encore insuffisantes et qu’il convient donc de développer. C’est là le rôle de l’Agence européenne de défense qui doit soutenir les Etats-membres dans cette mission. Elle peut s’appuyer dans cette perspective sur le travail effectué par l’Organisme conjoint de coopération en matière d’armement (OCCAR) qui a déjà mené à bien la réalisation de plusieurs projets communs, dont récemment celui de l’avion de transport A400M. Elle peut également s’inspirer de réussites comme Airbus ou plus récentes, comme le projet KANT qui a permis la fusion de l’armurier allemand KMW et du français Nexter Systems en juillet dernier.

L’accélération de ce processus de mutualisation apparaît comme un prérequis indispensable à la pérennité de notre base industrielle et technologique de défense (BITD). Elle doit s’accompagner d’un programme ambitieux de recherche afin de maintenir la compétitivité et la supériorité de cette dernière. Les dépenses européennes en la matière restent effectivement loin derrière celles consenties par les Etats-Unis.

Ce travail de relance doit par ailleurs s’accompagner d’un renforcement de notre politique de capacity-building à l’égard des Etats fragiles situés aux marges de notre continent. L’Union européenne n’a effectivement ni les capacités, ni l’ambition de se substituer à l’engagement des pays qu’elle soutient. Il est donc essentiel qu’elle contribue à leur donner les moyens techniques et technologiques de leur défense et de leur sécurité. Le Mali et la Somalie constitueront à ce titre des cas pilotes en matière d’appui matériel et de transfert de compétences.

Dans une perspective similaire, nos partenariats avec des organismes tiers devront être également renforcés, que ce soit avec l’OTAN, l’ONU ou encore l’Union africaine.

Les chantiers qui nous attendent sont ainsi clairement identifiables. Pour les mener à bien, nous aurons néanmoins besoin d’une relance plus générale du projet européen. Fonctions régaliennes par essence, la défense et la sécurité ne peuvent effectivement se partager qu’à condition de renoncer à un souverainisme trop étroit. Leur mise en commun suppose notamment un rapprochement des politiques étrangères et des politiques budgétaires des Etats-membres. Plus que d’une question d’outil ou de stratégie, il s’agit là d’une question de volonté politique. Mais cette volonté politique est déjà à la peine sur la monnaie ou sur l’immigration. Comment replacer alors la question de la défense dans les priorités de l’agenda européen ?

Je conclurai, pour répondre à cette interrogation, en évoquant le manifeste de Ventone d’Altiero Spinelli qui, en pleine guerre mondiale, appelait dès 1941 à un sursaut collectif des Européens. 75 ans plus tard, ce message reste actuel. Face à la crise que nous vivons, face au défi posé par les conflits et par le terrorisme, l’approfondissement de l’Europe, parce qu’il constitue un dépassement des problèmes, se retrouve être la seule réponse efficace et pérenne.

Je vous remercie.