23/08/2016

Discours du Secrétaire Général

Intervention devant les recteurs et les inspecteurs d’académie

Discours prononcé par M. Louis Gautier, le 23 août 2016. Paris
Seul le prononcé fait foi

 

Mesdames et Messieurs les recteurs, les secrétaires généraux, les inspecteurs et directeurs,

Cher Bernard Lejeune,

Cher Frédéric Guin,

Cher Olivier de Mazières,

Cher Frédéric Morinière,

Je me réjouis, bien sûr, d’être présent parmi vous ─ c’est sans doute la première fois qu’un secrétaire général de la défense et de la sécurité nationale assiste à une conférence de rentrée ─, mais c’est aussitôt pour déplorer les circonstances difficiles traversées par notre pays qui justifient ma venue.

La situation internationale se caractérise par sa grande fluidité et sa dangerosité du fait de nombreux conflits très violents aimantés ou parasités par le terrorisme islamiste. Cette menace, que la communauté internationale peine à juguler faute d’une stricte convergence des parties, relie d’un fil rouge tous les théâtres d’affrontement, de l’Asie à l’Afrique en passant par le Proche et le Moyen-Orient qui en sont l’épicentre.

L’actualité reste donc particulièrement marquée par la prégnance du péril terroriste, à l’extérieur comme sur notre sol, où il peut être à la fois projeté depuis l’étranger ou suscité de l’intérieur. L’année écoulée aura, de ce point de vue, été particulièrement dense et dramatique et aucun signe ne permet malheureusement d’envisager une rapide accalmie. Certes, comme en attestent la prise de Manbij ou celle, prochaine, de Syrte, la stratégie de Daech, encore en expansion l’an dernier, a été enrayée partout et l’Etat islamique est sur le reculoir. Mais venir à bout militairement de Daech à Raqqa et Mossoul prendra encore du temps et nous savons aussi combien Al Qaïda ou Daech sont capables de se relocaliser ─ c’est notamment toute la question des combattants étrangers, parfaitement mobiles ─ et surtout de continuer à exercer une forme de fascination morbide, surtout grâce à leur propagande sur internet. L’assassinat tragique du prêtre Jacques Hamel témoigne à cet égard de la mobilisation des réseaux de communication par les groupes terroristes, l’action d’Adel Kermiche et d’Abdel Malik Nabil-Petitjean ayant été visiblement confortée par Rachid Kassim, administrateur d’une chaîne Telegram, « Sabre et lumière », qui prône ouvertement la violence au nom du djihad.

Les défis à relever en termes de sécurité nationale sont par conséquent importants, nombreux et évolutifs, ce qui conduit à adapter en permanence nos postures de vigilance et de protection ─ depuis 2015, plus de 20 postures ont ainsi été adoptées. En cette période de rentrée scolaire, ce travail d’adaptation est plus que jamais de mise afin d’assurer au mieux la protection des établissements et de leurs élèves. Il est au cœur de l’action du SGDSN.

Le SGDSN, un organisme au service de la défense et de la sécurité nationale

Le SGDSN a effectivement pour principale mission d’assister le Premier ministre dans l’exercice de ses responsabilités en matière de défense et de sécurité nationale. A ce titre, il anime et coordonne les travaux interministériels dans ces deux domaines.

Il apporte ainsi son expertise et son concours aux plus hautes autorités de l’Etat pour :

  • aider à la gestion des crises ;
  • adapter nos outils juridiques, politiques, militaires et sécuritaires ;
  • établir les synergies utiles entre les différents acteurs, qu’il s’agisse d’acteurs étatiques, privés ou du grand public, lui-même appelé à participer à la protection du territoire, en particulier dans la lutte contre le terrorisme.

Pour mener à bien cette triple mission, le SGDSN travaille selon deux axes : l’analyse et l’adaptation.

Le premier recouvre la capacité à tirer les enseignements des crises et à anticiper les grandes évolutions de notre stratégie de défense et de sécurité nationale. Ainsi le retour d’expérience mené pour les attentats de janvier et de novembre 2015 a contribué à l’élaboration des plans de sécurisation de grands événements comme la COP 21 ou l’EURO 2016. Il a permis de cerner :

  • les modes d’action des terroristes (attaques multiples avec des armes de guerre) et l’importance du prépositionnement de nos forces d’intervention face à une menace qui ne nous laisse aucun délai pour agir ;
  • l’importance de l’aide aux victimes et à leur famille après un attentat. La montée en puissance de la Cellule interministérielle d’aide aux victimes en est la conséquence directe ;
  • le rôle de la communication en temps de crise, la gestion de l’information en temps réel constituant un défi en ce qu’elle impose une difficile conciliation entre la discrétion, pour ne pas mettre en péril l’action des forces d’intervention, et la diffusion aussi large que possible de l’alerte, afin d’éviter notamment un sur-attentat.

Le deuxième axe est celui de l’adaptation de notre action à la réalité et à l’évolution constante de la menace. Ce travail s’effectue via différentes mesures et outils, tels la coordination du renseignement, le contrat emploi protection des armées et sa déclinaison sous la forme de l’opération Sentinelle, ou encore le plan Vigipirate, dont une nouvelle version, appelée « Vigipirate augmenté » sera bientôt appliquée. Mercredi dernier, les objectifs de la posture de rentrée ont ainsi été validés en conseil de défense avec, au premier chef, la protection des établissements scolaires, des transports ainsi que des établissements culturels et d’enseignement à l’étranger. Ce matin même, une réunion au SGDSN présidée par le préfet Bolot a établi les mesures concrètes devant permettre d’y parvenir.

Un niveau de menace inédit et d’une intensité durablement élevée

Ce double travail d’analyse et d’adaptation est d’autant plus indispensable que nous sommes confrontés à une menace d’une intensité inédite.

La séquence qui conduit de Charlie Hebdo à Saint-Etienne du Rouvray en passant par le Bataclan, Nice et Bruxelles, atteste d’une évolution significative et d’un indéniable durcissement du phénomène terroriste. De ce point de vue, quatre points majeurs méritent d’être soulignés :

  • la mutation progressive d’une organisation centralisée, fonctionnant en réseau, en une « djihadosphère » au sein de laquelle se conjuguent opérations planifiées hors de France (au Levant en particulier) et actions « inspirées » orchestrées depuis le cœur même du territoire national. On assiste en effet à la montée en puissance d’une forme d’opportunisme djihadiste qui fonctionne par imitation des actions perpétrées à et depuis l’étranger. A cet égard, la problématique des filières syro-irakiennes et du retour des combattants français actuellement à l’étranger – dont des enfants soldats – constitue un enjeu de taille, tant en matière de surveillance que de lutte contre le phénomène de radicalisation. L’effondrement de l’Etat islamique risque de ce point de vue de favoriser l’essor d’un terrorisme de saturation, associé à la multiplication des actions quotidiennes et inopinées qui viennent en appui d’un terrorisme ciblé dont les attentats sont préparés et programmés ;
  • la variété des modes d’action qu’accompagne l’ambition de réaliser le plus de pertes possibles. Elle s’est traduite jusqu’à présent par l’usage d’armes de guerre (Bataclan), le recours à des engins explosifs improvisés (stade de France), mais aussi par l’utilisation d’armes par destination, tels les véhicules bélier. Elle risque de donner lieu demain à des attentats à l’arme chimique ou au véhicule piégé.
  • la diversification des cibles dans une logique de fragmentation de la communauté nationale. Les terroristes ne se contentent plus de viser des catégories spécifiques comme les individus jugés « blasphémateurs », les représentants de l’Etat ou de confessions religieuses, mais ils cherchent à atteindre la population française dans son ensemble. Les attentats du 13 novembre 2015, puis celui de Nice le 14 juillet 2016 constituent, à cet égard, une succession de ruptures symboliques. L’ambition de Daech de dresser une partie de nos concitoyens contre leur société d’origine reste néanmoins entière. Elle appelle à renforcer en retour le rôle de l’école comme vecteur d’intégration et de transmission des valeurs républicaines et démocratiques ; à préserver, pour reprendre la composition de Puvis de Chavannes qui orne ce grand amphithéâtre, la clairière du bois sacré de la République où s’épanouissent les arts et les lettres ;
  • une stratégie d’exploitation systématique des fragilités de notre société. Trois éléments méritent à cet égard d’être soulignés :
    • une forte porosité entre les acteurs de la menace terroriste et la petite et moyenne délinquance qui abrite en son sein un vivier de profils prêts à passer à l’action violente, en particulier chez les jeunes en rupture avec la société et réceptifs à la propagande djihadiste ;
    • l’instrumentalisation des fragilités psychologiques individuelles, le passage à l’acte terroriste étant présenté comme une forme d’accomplissement et de rédemption ;
    • l’exploitation des flux migratoires qui constituent un double enjeu humanitaire et sécuritaire, comme le démontre le parcours de plusieurs auteurs des attentats du mois de novembre.

Dans ce contexte, les établissements scolaires constituent une cible symbolique pour trois grandes catégories d’agresseurs :

  • Des individus, souvent jeunes et agissant seuls, en quête d’identité ou en mal de reconnaissance, parfois influencé par ce que l’on a qualifié de syndrome Werther, et pour qui l’école ou l’université constituent un cadre quasi naturel de passage à l’acte. De ces attaques, qui ne sont pas toujours reconnues comme terroristes, il est possible d’évoquer :
    • Les multiples exemples américains. Je pense notamment à l’école primaire de Sandy Hook (Connecticut) où 28 personnes, dont 20 enfants, furent tuées le 14 décembre 2012. L’agresseur avait 20 ans.
    • L’attaque le 11 mars 2009 du collège allemand de Winnenden (Bade-Wurtemberg) où un tueur isolé fit 15 morts.
    • L’attentat perpétré par Mohammed Merah le 19 mars 2012 dans l’école juive Ozar Hatorah de Toulouse à l’issue duquel 4 morts, dont 3 enfants, furent à déplorer.
  • Des terroristes avérés ─ agissant seuls ou en groupe ─ comme l’attestent différents exemples étrangers de même que certains appels à la violence contre les personnels enseignants :
    • des structures d’enseignement ont été prises pour cible dans l’objectif de porter atteinte aux futures élites, à l’instar de l’attaque menée le 16 décembre 2014 par le Tehrik-e-Taliban-Pakistan contre une école accueillant des enfants de militaires pakistanais à Peshawar ou de l’assaut du Shebab-al-Islami contre l’université de Garissa au Kenya, le 2 avril 2015.
    • la secte Boko Haram a également ciblé à différentes reprises des écoles, enlevant notamment 276 lycéennes, en majorité chrétiennes, à Chibok (Nigéria) le 14 avril 2014.
    • Le 7e numéro de la revue Dar-al-Islam de l’Etat Islamique (revue francophone), diffusé fin novembre 2015, consacre un long article aux « mensonges » et à la « mécréance » propagés par le système éducatif français et appelle à attaquer les enseignants.
    • Le 12e numéro de Dabiq (revue anglophone), publié le 18 novembre 2015, fait également référence aux écoles et aux services sociaux, sans citer nommément la France.
  • Enfin, troisième « type », des individus en voie de radicalisation qui appartiennent au système scolaire, qu’il s’agisse d’élèves, de parents d’élèves ou de personnels, et qui sont susceptibles d’agir à l’intérieur du milieu où ils évoluent. Il convient de noter à ce titre la part importante de mineurs radicalisés signalés à l’Unité de coordination de la lutte antiterroriste (UCLAT) depuis la mise en œuvre du dispositif national de lutte contre la radicalisation en avril 2014 : 1814 au 19 mai 2016. Ceci nous conduit naturellement à nous interroger sur l’impact de ce phénomène au sein des établissements scolaires. Mais je laisse à Olivier de Mazières, chef de l’Etat-major opérationnel de prévention du terrorisme (EMOPT), et à Frédéric Guin, secrétaire général de votre ministère, le soin de développer ce sujet, par ailleurs abordé dans l’instruction co-signée par les ministres de l’Intérieur et de l’Education nationale du 29 juillet dernier qui met non seulement l’accent sur la protection physique des bâtiments et des élèves et l’actualisation et la diffusion des plans particuliers de mise en sûreté (PPMS), mais aussi sur le suivi de la radicalisation.

Les établissements scolaires constituent ainsi une cible de choix, qu’ils soient d’ailleurs dans ou hors de nos frontières. Si les lycées français à l’étranger n’ont subi aucune attaque terroriste à ce jour, les djihadistes peuvent en effet être amenés à les considérer comme des objectifs privilégiés, notamment lorsqu’ils sont implantés dans un pays à majorité musulmane. Dans ce contexte, l’acquisition des bons réflexes est essentielle. Elle est l’affaire de tous.

Répondre à la menace terroriste

Pour répondre à cette menace, différentes mesures concrètes ont été prises sous l’impulsion du SGDSN avec, en particulier, l’adoption d’une nouvelle posture du plan VIGIPIRATE applicable dès la rentrée.

Celle-ci accorde notamment une large place à la sensibilisation du grand public à la menace terroriste et à l’acquisition de bons comportements face à une attaque. L’objectif est de rendre nos concitoyens acteurs de la sécurité collective car, comme je vous l’ai déjà dit, la lutte contre le terrorisme est l’affaire de tous.

Plusieurs supports visant à renforcer la protection de certains bâtiments, établissements ou sites sensibles ont donc été élaborés : affiches, vidéos, guides de bonnes pratiques. Ils ont été conçus, sous l’égide du SGDSN, en étroite collaboration avec l’ensemble des ministères et le service d’information du Gouvernement (SIG). Très concrètement, cela s’est traduit, pour le ministère de l’Education nationale, de l’enseignement supérieur et de la recherche, par la rédaction, avec le ministère de l’Intérieur, de deux guides de bonnes pratiques :

  • l’un s’adressant à la communauté éducative (directeurs, chefs d’établissement, inspecteurs de l’éducation nationale) ;
  • l’autre étant destiné aux présidents d’université et aux directeurs d’établissement supérieur.

Le service du haut fonctionnaire de défense et de sécurité de votre ministère a au demeurant activement contribué au premier de l’ensemble de ces dix guides de bonnes pratiques sectoriels (écoles, hôpitaux, musées, centres commerciaux, etc.).

Cette démarche de sensibilisation et de formation, qui trouve un prolongement pertinent dans l’instruction co-signée des ministres de l’Intérieur et de l’Education nationale, est complétée par une politique nouvelle de « points de contact » VIGIPIRATE. Il s’agit, en l’espèce, de procéder à la désignation par chaque ministère de référents auprès des préfets de département. Ils auront notamment pour mission de servir de relais dans la transmission des retours d’expérience et des bonnes pratiques entre les échelons déconcentrés et l’administration centrale, en vue de progresser dans la prévention et la gestion des crises.

Dans ce cadre, le SGDSN a naturellement vocation à vous apporter tout l’appui méthodologique dont vous pourriez avoir besoin.

La menace terroriste, ancrée dans notre quotidien pour une période vraisemblablement encore longue, renforce le besoin d’échanges et de synergie. Le plan VIGIPIRATE constitue, dans ce contexte, un outil essentiel de mobilisation des différents acteurs de la sécurité nationale et son efficacité repose en grande partie sur son appropriation préalable non seulement par les opérateurs mais aussi, pour sa partie non classifiée, par la population dans son ensemble. Je suis convaincu que la richesse de la collaboration qui s’est renforcée entre nos deux institutions au lendemain des événements de 2015 sera bénéfique au public que vous représentez et auquel le SGDSN porte une attention particulièrement soutenue.

Tableau des attaques armees en milieu scolaire ou universitaire.