2/02/2016

Discours du Secrétaire Général

Intervention devant la 23e promotion de l’Ecole de guerre

Discours prononcé par M. Louis Gautier le 2 février 2016. Paris

Messieurs les officiers généraux,

Mesdames et Messieurs les professeurs et membres de l’encadrement,

Mesdames et Messieurs les officiers stagiaires de la 23ème promotion de l’Ecole de guerre,

En mars 1918, face à la vigoureuse contre-offensive allemande lancée afin d’emporter la victoire avant l’arrivée des troupes américaines, Français et Anglais parvinrent enfin à s’accorder pour mettre en place un commandement interallié destiné à la contenir. Cette décision est rapportée dans les mémoires du maréchal Foch dont je souhaite vous citer un extrait :

« Dès l’abord, tout le monde fut unanime à reconnaître qu’Amiens devait être sauvée à tout prix et que le sort de la guerre s’y jouait […]. Or les Anglais n’avaient plus de disponibilités à envoyer au sud de la Somme […]. Lord Milner eut alors avec M. Clemenceau un entretien particulier, à la faveur duquel il lui proposa de me confier la direction des opérations. Le président du Conseil se rallia à cette idée et élabora de suite un texte aux termes duquel j’étais chargé de coordonner les opérations des forces alliées  » autour d’Amiens « . Le maréchal Haig, percevant aussitôt l’étroitesse et la petitesse de la combinaison, déclarait qu’elle ne répondait pas au but qu’il poursuivait. Il demanda que celle-ci fût étendue aux forces britanniques et françaises opérant en France et en Belgique. Finalement la formule fut encore élargie de manière à comprendre toutes les forces alliées opérants sur le front occidental, et on tomba d’accord sur un texte qui fut signé par lord Milner et M. Clemenceau. A 14h30, la conférence de Doullens prenait fin. Nous allions déjeuner et c’est en nous mettant à table que M. Clemenceau m’abordait avec ces paroles : « Eh bien ! vous l’avez votre situation si désirée ! ». »

Au-delà de l’enjeu de la création d’un commandement interallié, se dessine en creux dans ce passage ─ à travers les rôles respectifs de lord Milner, de Clemenceau, du maréchal Haig et de Foch, ainsi que dans la pique adressée par le président du conseil au généralissime ─ toute la problématique de la direction des affaires militaires et de la conduite de la guerre. Cette problématique a émaillé l’histoire de notre régime républicain.

Ainsi la IIIe et la IVe Républiques, si elles imposèrent le principe de la subordination du militaire au politique, furent-elles incapables de penser efficacement le rôle de l’Exécutif dans la conduite des opérations, tant elles étaient obnubilées par la crainte du césarisme et par la volonté d’empêcher le chef de l’Etat de disposer librement de l’outil militaire. Il fallut par conséquent attendre la Ve République pour qu’intervienne un meilleur « réglage » entre l’Exécutif et les armées, dont les modalités, établies par la constitution de 1958, vous sont bien connues : au chef de l’Etat appartient l’initiative de l’usage de la force et au pouvoir exécutif dans son ensemble la mission de fixer la feuille de route et les moyens de la défense. Au législatif, l’article 35 attribue désormais le contrôle des opérations et traditionnellement le soin de voter les crédits militaires et d’en vérifier l’emploi, comme le démontrent l’actualisation récente de la LPM ou encore le débat à venir sur l’utilisation des militaires sur le sol national.

En France, la répartition des rôles dans la direction des opérations militaires est ainsi le fruit d’une lente maturation historique. Elle est aussi le résultat d’un changement de perspective intervenu sous la Ve République avec la décision de rehausser le rôle de l’Exécutif et d’instituer effectivement, et non plus protocolairement, le Président de la République comme chef des armées. La question institutionnelle n’épuise cependant pas l’enjeu de la bonne gouvernance des questions de défense et de sécurité. Deux guerres mondiales, qui par bien des aspects furent des guerres totales, ont effectivement démontré que la victoire repose sur la mobilisation de toutes les forces vives de la nation, et pas uniquement sur celle des armées. C’est ainsi que le XXe siècle a engendré la notion de défense nationale, définie par l’ordonnance de 1959 comme la sauvegarde « de la sécurité et de l’intégrité du territoire, ainsi que de la vie de la population ». Le XXIe siècle a redimensionné cet objectif avec la dilution de la frontière entre sécurité intérieure et sécurité extérieure, entre temps de guerre et temps de paix, faisant naître les notions de crises et de menaces transverses. Il a ainsi rendu obsolète nos anciens instruments de sécurité et de défense et nous oblige par là-même à repenser leur coordination.

C’est de cet enjeu central de la coordination ─ celle des différentes forces vives de la Nation, celle de ses instruments de défense ─ que je souhaite vous entretenir aujourd’hui en tant que secrétaire général de la défense et de la sécurité nationale chargé d’œuvrer dans cette direction.

Les premières années de votre carrière vous ont confronté à la question du commandement appliqué aux unités opérationnelles que constituent un bâtiment, une escadrille, un régiment. Vous y avez appris l’utilité de l’interarmes. Les premiers enseignements que vous avez reçus à l’Ecole de guerre vous ont par ailleurs permis de vous familiariser avec les enjeux de l’interarmées, mais aussi de l’interopérabilité avec nos Alliés et de l’interconnexion des systèmes de commandement. J’inaugure aujourd’hui avec vous un module qui va vous conduire à prendre en compte un nouvel échelon, situé cette fois-ci au-delà du ministère de la Défense, l’échelon interministériel et gouvernemental. Cadre de l’instruction des décisions prises au plus haut-niveau de l’Etat ainsi que de la préparation et du suivi des actions, cet échelon est au cœur même d’une politique de sécurité et de défense dont l’efficacité repose désormais sur le nécessaire décloisonnement des outils et sur la planification et la coordination des opérations. C’est à la définition de cet au-delà que je vous propose de nous intéresser, en partant pour ce faire des limites des outils de sécurité et de défense dont nous héritons aujourd’hui, avant de me tourner plus précisément vers le rôle du SGDSN comme instrument de l’action interministérielle.

L’interministériel instrument de la défense et de la sécurité nationale.

L’Ancien Régime comptait six départements ministériels : la Guerre, la Marine, les Affaires étrangères, la maison du Roi, la Justice et les Finances. Notre gouvernement actuel en comprend 16, auxquels se rattachent 17 secrétaires d’Etat, ce qui l’inscrit dans la moyenne des gouvernements de la Ve République. D’un régime politique à l’autre, une extension des champs de l’action étatique est effectivement intervenue, conduisant à ajouter au noyau dur des fonctions régaliennes d’autres ministères dédiés à un service public ─ l’Education, l’Economie, la Santé ─, ou à des missions spécifiques, comme le numérique aujourd’hui.

S’il ne constitue pas en soi un problème, ce foisonnement a néanmoins conduit à répartir en sphères de compétences ─ notamment entre la Défense et l’Intérieur ─ les intérêts du dedans et ceux du dehors, contribuant par là-même à la création d’instruments de sécurité propres à chacun de ces domaines. Ainsi le renseignement est-il aujourd’hui partagé entre trois ministères : l’Economie et les finances, avec Tracfin et la DNRED ; la Défense, avec la DGSE, la DRM et la DPSD ; l’Intérieur, avec la DGSI à laquelle on peut ajouter les unités de deuxième cercle dont la gendarmerie, le SCRT et la DRPP en charge de la surveillance du territoire national. De même notre sécurité est-elle répartie entre l’intérieur ─ cadre d’intervention de la police et de la gendarmerie ─ et l’extérieur ─ domaine réservé de la diplomatie et des armées dont le déploiement au sein de nos frontières n’a longtemps été envisagé que sur le registre de l’exception.

Cette répartition des rôles constitue une des principales raisons et un des principaux défis de l’interministériel qui n’œuvre pas sur une tabula rasa, mais qui se déploie dans les interstices de l’ancienne organisation de l’Etat afin d’en améliorer l’efficacité, mission plus que jamais nécessaire aujourd’hui. L’effacement de la frontière entre sécurité intérieure et sécurité extérieure, la dématérialisation des risques, le rôle croissant des acteurs non-étatiques et le développement de menaces transverses constituent de fait autant d’éléments qui mettent au défi les vieux outils dont nous héritons. Nous ne sommes plus au temps de la guerre froide et de l’affrontement des blocs, mais à l’époque de la lutte contre des groupes paraétatiques et transnationaux qui inclut notamment des organisations terroristes constituées en réseaux. Les guerres que nous devons gagner se jouent par conséquent autant dans les déserts du Moyen-Orient qu’à l’intérieur de nos frontières ; d’autant qu’une part non négligeable de djihadistes viennent de nos propres rangs. Ils sont probablement plus de 500 parmi les combattants de Daech. La césure entre temps de paix et temps de guerre s’est par ailleurs évanouie.

Dans cette perspective, notre approche des questions de défense et de sécurité nationale ne peut-être que globale. Les défis auxquels nous faisons face ─ qui concernent moins la protection du territoire que de la société ─ impliquent en particulier une étroite coordination entre les ministères ─ de la Défense, de l’Intérieur, mais aussi des Affaires étrangères, de l’Education nationale, de l’Energie, des Finances, de l’Economie, etc. ─ et ce d’autant plus que l’ennemi auquel nous faisons face est particulièrement agile. Il sait s’informer, déceler et exploiter les faiblesses de nos sociétés, il fait preuve d’une réelle capacité d’organisation et il manie avec habileté les ressorts de la communication moderne qu’il met au service de sa conception dévoyée de la religion. Cette efficacité nous oblige à faire preuve d’innovation et à rompre en particulier avec les prérogatives et les habitudes ministérielles qui entravent notre capacité de réaction, comme ont pu par exemple l’attester les problèmes de coordination des différents services de renseignement. Elle nous incite également à rechercher des coopérations internationales.

Cet impératif est d’autant plus fort que la tentation première des Etats en période de crise n’est pas la coopération, mais le repli et la survie individuelle. J’évoquais le maréchal Foch en introduction. N’oubliez pas qu’il fallut quatre années avant qu’Anglais et Français s’accordent sur le principe d’un commandement interallié. Quatre années avant qu’ils ne se soumettent aux deux grands principes stratégiques que vous connaissez bien : la concentration des efforts et l’économie des forces, et ce au prix de la réduction de leur liberté d’action qui était alors préjudiciable au collectif.

Sur le plan national, face au risque d’une action dispersée, si ce n’est contradictoire, des ministères, ces deux grands principes ─ concentration des efforts et économie des forces ─ sont ceux que le gouvernement doit mettre en œuvre en matière de défense et de sécurité. La concentration des efforts, pour soumettre nos ennemis, et particulièrement Daech, à une pression cohérente accrue et retrouver l’avantage de l’initiative. L’économie des moyens pour éviter les doublons inutiles qui sont au mieux un surcoût inacceptable en cette période de difficultés budgétaires et au pire une source d’inefficacité. De cette double mission, le SGDSN, positionné auprès du Premier ministre, mais secrétaire du CDSN au profit de la Présidence constitue un instrument essentiel d’impulsion, de coordination et de suivi au service de la liberté d’action des plus hautes autorités de l’Etat.

Le SGDSN, instrument de coordination des politiques de sécurité et de défense

Pour la plupart d’entre vous, cette institution est sans doute peu familière, si ce n’est inconnue. Le SGDSN constitue pourtant un rouage essentiel de notre politique de sécurité et de défense, même si sa visibilité est occultée par la nature même de sa mission. Trois facteurs interdisent en effet sa trop grande médiatisation : le secret qui entoure ses domaines d’intervention (la défense et la sécurité), la discrétion que requiert tout travail interministériel, la retenue qu’impose sa position en amont de la décision politique qu’il doit guider sans pour autant l’anticiper.

Ces différentes contraintes expliquent la faible médiatisation d’une institution dont l’identité a par ailleurs fortement évolué au cours du temps. En fonction de la répartition des pouvoirs au sein de l’exécutif entre le Président de la République et le Président du conseil, devenu par la suite Premier ministre. En fonction de l’organisation gouvernementale et ministérielle, en particulier de celle du ministère de la Défense dont les ancêtres, minés par la rivalité entre la Guerre, la Marine et l’Air, et par l’enjeu de leur positionnement entre l’exécutif et les armées, ont eu tendance à voir dans les premiers avatars du SGDSN un concurrent, voire une gêne. En fonction, enfin, de la transformation des enjeux de sécurité.

L’histoire du SGDSN, dont on peut dater l’origine de 1906, avec la création du premier conseil de la défense nationale (CSDN), est ainsi celle d’une institution à géométrie variable, dont les objectifs et l’importance se modifièrent constamment. Il faut ainsi attendre le début des années 1960 pour que son champ d’action se stabilise, au moment même où le commandement opérationnel est réorganisé selon le modèle que vous connaissez tous : un cabinet militaire placé auprès du Président de la République qui le conseille dans l’emploi des forces, un CEMA qui dispose d’un accès direct au chef de l’exécutif et à qui revient le commandement opérationnel, et un ministre de la Défense qui exerce sa tutelle sur toutes les armées. Cette réorganisation permet dans le même temps de recentrer le rôle du SGDN autour de deux fonctions.

La première comme pont thermique entre les deux têtes de l’exécutif français. La France présente en effet la particularité d’être une dyarchie, ce qui n’est pas sans conséquence dans le domaine de la défense. Alors que l’article 15 de la constitution fait du Président le chef des armées, l’article 21 confie au Premier ministre la responsabilité de la Défense nationale. La pratique du pouvoir a clarifié cet apparent chevauchement en réservant au chef de l’Etat la décision des engagements extérieurs de la France. Une concertation reste néanmoins indispensable entre les deux têtes de l’exécutif, en particulier dans le cadre de la préparation des conseils de sécurité et de défense dont le SGDSN assure le secrétariat.

La deuxième comme coordonnateur interministériel des politiques de défense, et de sécurité. S’il existe en matière de commandement une ligne directe entre le Président de la République et les armées, c’est effectivement au SGDSN, placé auprès du chef du gouvernement, que revient la tâche d’assurer la coordination de l’action des différents ministères dans les domaines de la défense et de la sécurité.

Ces deux fonctions, qui n’ont plus variées depuis 1962, ont vu leur importance renforcée avec la fin de la guerre froide et l’apparition de nouvelles menaces qui rendent la coopération interministérielle plus que jamais nécessaire. Depuis les années 1990, le SGDSN voit ainsi son importance s’accroître et ses missions se renforcer, celles-ci pouvant être schématiquement synthétisées à travers quatre métaphores. Celle de la vigie, investie du devoir d’alerter l’Etat des menaces à venir. Celle de la tour de contrôle, à qui reviennent la gestion de crise et la planification des nouvelles réponses. Celle du notaire, chargé du secrétariat des conseils de sécurité et de défense, d’en assurer la transcription, mais aussi la préparation ; mission qui s’est particulièrement développée au cours de ces dernières années avec la multiplication de nos interventions extérieures. Celle, enfin, de l’opérateur de sécurité, dont le rôle n’a cessé de croître avec l’abandon par les ministères, dans un contexte de difficultés budgétaires, de certaines fonctions interministérielles. Le SGDSN a ainsi hérité de la sécurité des réseaux de communications gouvernementaux, de la cyberdéfense, ou plus récemment du soutien administratif du groupement interministériel de contrôle.

C’est sur quelques-unes de ces missions que je souhaite à présent insister afin de mieux vous faire percevoir les enjeux de cette activité interministérielle que nous menons.

L’interministériel en actes

Trois exemples peuvent être mobilisés.

Le premier concerne la question de notre sécurité intérieure. En 2015, vous le savez, notre pays a été confronté à douze tentatives d’attentats ─ la plupart d’entre elles heureusement déjouées. Elles sont venues nous rappeler la pluralité des menaces qui pèsent sur notre sol : sur nos sites industriels, sur nos moyens de transports, sur nos lieux de culte et nos écoles, sur nos espaces publics.

La diversité de ces menaces nous oblige à adapter constamment notre réponse. Au cours de 2015, pas moins de quinze postures Vigipirate ont ainsi été adoptées. Cette pluralité nous contraint surtout à faire preuve de créativité et à redéfinir nos instruments de défense et de sécurité.

Cela est vrai sur le plan matériel. Face à l’impossibilité de déployer des gardes sur l’ensemble des sites sensibles, nous avons effectivement besoin que soient inventés et mis en œuvre de nouveaux dispositifs d’autoprotection. Face à la diffusion des drones, nous devons repenser nos instruments de surveillances et d’interception. Face à la démultiplication des cyberattaques il nous faut améliorer nos moyens de détection, de protection, de cyberdéfense. Ces objectifs ne sauraient être atteints par la seule action de l’Etat. Ils supposent un investissement des industriels dans ces champs de recherche.

Au-delà de cette dimension strictement technique et technologique, c’est la mobilisation même de nos forces de sécurité et de défense qui doit être repensée. Une des innovations les plus importantes à ce sujet, vous la connaissez bien, est l’opération Sentinelle qui permet le déploiement de l’armée de terre sur le territoire national.

Par bien des aspects, cette mesure ne constitue pas tant une nouveauté qu’elle renoue avec le passé et l’empreinte traditionnelle de nos forces terrestres avant la chute du mur et la montée en puissance des opex. Elle permet par ailleurs une cohérence d’emploi entre l’armée de terre, d’une part, la marine nationale et l’armée de l’air, de l’autre, ces dernières étant déjà chargées depuis longtemps de la sécurisation de nos côtes et de notre espace aérien.

Le fait qu’au sein de notre dispositif de sécurité intérieure, les forces terrestres ne soient plus appelées à servir d’appoint ponctuel mais à devenir un contributeur significatif s’accompagne néanmoins de difficultés réelles. Elles peuvent être simplement techniques, comme l’absence initiale de radio interopérable entre les militaires et les policiers. Elles peuvent être d’ordre opérationnel, comme la question des modalités d’emploi des soldats. Elles peuvent être juridiques, avec l’enjeu de l’harmonisation des règles d’ouverture du feu entre militaires, gendarmes et policiers, ou encore la question d’accorder aux militaires certaines prérogatives des officiers ou agents de police judiciaire. Elles touchent enfin au problème du contrôle de l’emploi des troupes entre l’Intérieur, qui réquisitionne la force armée, et la Défense, qui assure le commandement des opérations.

Enfin, au-delà de la question de la mobilisation de nos armées, l’enjeu de notre sécurité intérieure doit être repensé de façon plus large. Le déploiement de la force fait en effet partie de la solution, il n’est pas la solution à lui seul. Les attentats ont révélé l’existence d’une radicalité islamisée sur notre propre sol dont les enjeux sont économiques, sociaux, culturels. Dans les écoles, dans les entreprises, dans les prisons, une action doit ainsi être menée afin de déceler, de prévenir ou de combattre les tentations radicales. Le militaire lui-même, à ce titre, n’est pas seulement appelé à jouer un rôle sécuritaire, mais à contribuer également à la cohésion nationale. Vous savez à ce titre que le Président de la République a annoncé le mois dernier la réévaluation de la journée de défense, revenant à cette occasion sur l’enjeu du lien armée-nation que la suppression de la conscription ─ unanimement approuvée en 1995 ─ avait profondément remodelé.

Par-delà son étroite corrélation avec notre défense extérieure, notre sécurité intérieure touche ainsi à des champs extrêmement variés, au croisement de différentes institutions : secteur industriel, Défense, Intérieur, mais aussi Education nationale, Culture, Economie, etc. Son efficacité repose par ailleurs sur des mesures de réaction, de répression autant que de prévention, ces dernières s’avérant beaucoup plus complexe à mettre en œuvre car elles exigent d’agir sur les racines de nos sociétés, par le biais d’acteurs multiples et avec des résultats qui ne peuvent être appréciés que sur le long terme. Ces différents aspects justifient le recours à une approche transverse qui permette non seulement le développement de solutions globales, mais aussi d’éviter d’éventuelles frictions ministérielles, comme sur la question de l’utilisation des militaires des armées sur le territoire national.

C’est à ces différents titres que le SGDSN a été mobilisé à la fois dans le domaine technique et technologique ─ à travers le développement du comité de la filière des industries de sécurité (CoFIS) et la mise en place du Conseil national consultatif pour la biosécurité ─, sur la question de notre dispositif de sécurité intérieur ─ avec la réévaluation du plan Vigipirate ─, sur le déploiement des militaires sur le théâtre national ─ avec la rédaction d’un rapport sur Sentinelle ─, et dans le domaine de la lutte contre la radicalisation ─ avec la production d’un rapport sur ce sujet et ses enjeux. Sur chacun de ces aspects, le SGDSN a été à même de proposer des réponses au croisement des positions des différents acteurs concernés et de donner au politique une marge de manœuvre et d’arbitrage vis-à-vis des attentes ministérielles et sociétales.

Un deuxième exemple que je veux vous mentionner est celui de la négociation franco-russe des bâtiments de projection et de commandement de classe Mistral dont vous avez vraisemblablement tous entendu parler. Il illustre la propension du SGDSN à hériter des causes orphelines dont nul ne veut se charger.

La commande de ces navires relevait d’un contrat privé passé entre DCNS et l’entreprise russe Rosso BONO. Elle liait néanmoins l’Etat français qui s’était contractuellement engagé auprès de son homologue russe à tout faire pour assurer la livraison des navires. L’annexion de la Crimée changea cependant la donne. Elle amena le Président de la République à envisager l’abandon de la transaction, perspective qui ─ vous vous en doutez ─ posait des questions considérables.

La première était d’en anticiper les retombées. Sur le plan économique, en évaluant notamment les risques de destructions d’emplois et de faillites pour les entreprises qui ne pourraient être immédiatement payées. Sur le plan juridique, en analysant les sanctions possibles à laquelle s’exposait la France. Sur le plan diplomatique, en s’interrogeant sur le risque d’une remise en cause de la crédibilité de notre pays. Enfin sur le plan du devenir de ces bâtiments dont se posait sérieusement la question de les conserver, dans l’espoir de les revendre, ou de les couler, afin d’éviter de débourser chaque mois quatre ou cinq millions de frais de garde et ce sans certitude de trouver un nouvel acquéreur.

La deuxième question était de déterminer l’attitude à adopter avec les Russes. Deux solutions s’offraient à nous : l’arbitrage ou la négociation. Le premier était risqué. Nous n’avions aucune idée du temps qu’un tel arbitrage pourrait prendre, ni des sanctions réelles auxquelles nous nous exposions, un tel revirement n’ayant pas été prévu dans notre accord. La seconde perspective ne s’annonçait guère plus encourageante. Outre le risque de nous heurter à un camouflet russe, il nous fallait envisager aussi bien des négociations techniques ─ sur la hauteur des indemnités, mais aussi sur la restitution des gouvernement furnished services, c’est-à-dire des équipements russes déjà installés à bord des navires (qui incluaient notamment un bout de la coque) ─ que des négociations diplomatiques, afin d’envisager la meilleure manière de rendre publique la chose sans offenser la Russie.

Une dernière difficulté concernait enfin les acteurs français de cette opération. Outre DCNS, différents ministères étaient effectivement impliqués ─ le ministère de la Défense, Bercy et le MAE ─ chacun ayant son opinion sur l’opportunité de renoncer à cette livraison, et la plupart y étant d’ailleurs hostiles, pour des raisons financières ou diplomatiques.

Comme dans le cas de la sécurité intérieure, la diversité des enjeux et des acteurs impliqués empêchait ainsi de confier le dossier à un ministère particulier. Seul le SGDSN était à même de par sa position de détailler les risques et de synthétiser les opinions afin de donner au politique la liberté de décider en connaissance de cause. De même, une fois la décision présidentielle prise, le SGDSN était-il le mieux placer pour entreprendre les négociations avec les Russes, mais aussi avec les différents acteurs nationaux qu’ils soient publics ou privés. C’est ainsi que nous avons mené à bien cette opération à travers l’organisation de différents comités de travail et la multiplication des déplacements en Russie, emmenant parfois avec nous des délégations d’une dizaine de personnes qui représentait l’ensemble des acteurs concernés.

Le dernier exemple que j’aimerai évoquer diffère un peu des précédents en ce qu’il touche un domaine où le SGDSN n’est pas seulement à la manœuvre, mais où il agit également comme opérateur de sécurité. Il s’agit du cyber.

Vous le savez, notre pays, à l’instar d’une large partie du monde, connaît depuis une vingtaine d’années une transition numérique accélérée. Chaque jour, 70 000 nouveaux objets connectés sont mis en activité en France. Ces instruments révolutionnent nos modes de travail, nos loisirs, notre rapport à la culture ou à la santé, et ils n’épargnent aucun domaine. Ainsi l’agriculture est-elle aujourd’hui un des secteurs les plus connectés à travers la multiplication des tracteurs équipés de dispositifs numériques.

Chaque jour ces nouvelles connexions, source de progrès, créent de nouvelles vulnérabilités. A travers elles, l’espionnage, le sabotage, la malveillance ou la simple indiscrétion informatique se pratiquent à l’échelle de la planète, que ce soit par des moyens affichés, mais néanmoins imposés à l’utilisateur, ou par le biais de procédés plus opaques. Contrôlées par des pirates à l’insu de leur propriétaire, des millions de machines zombies hantent ainsi le monde au service de desseins criminels.

Cette cybercriminalité menace nos entreprises qui sont confrontées au vol de données, mais aussi à des procédures d’extorsion de fonds à travers notamment la pratique du déni d’accès. L’attaque menée l’année dernière contre TV5 monde a montré sur ce point le savoir-faire des hackers, savoir-faire confirmé au demeurant par la panne d’électricité récemment orchestrée en Ukraine. Celle-ci nous rappelle qu’au-delà des enjeux économiques, c’est la sûreté même des Etats qui est menacée.

Nous sommes ainsi face à un nouveau théâtre d’opérations qui touche tous les secteurs et qui concerne aussi bien l’Etat, que les entreprises et les particuliers. Face à ce « quatrième champ de bataille », il est vite apparu que la stratégie à appliquer ne pouvait être simplement militaire, mais qu’elle devait être interministérielle. Cette solution s’avérait d’autant plus pertinente que l’absence de structures dédiées au numérique dans la plupart des ministères en facilitait la mise en œuvre. A la différence des questions classiques de défense, la nouveauté du champ cybernétique permettait d’éviter les difficultés liées à l’existence d’acteurs historiques soucieux de défendre leur pré carré. C’est ainsi que fut créer l’ANSSI dont le rattachement au SGDSN doit autant à des raisons historiques ─ l’héritage du chiffrement ─ qu’à la dimension interministérielle dont l’agence fut immédiatement investie.

Dotée d’un rôle exclusivement défensif ─ à la différence de la plupart de ses homologues étrangers ─, cette agence est chargée d’une double mission :

  • assurer la défense des systèmes de communication de l’Etat et la protection de nos opérateurs d’importance vitale ;
  • contribuer à l’élaboration d’un cadre sécuritaire à travers la promulgation de conseils, la certification des opérateurs de cybersécurité, l’audit d’entreprises, etc.

L’ANSSI joue ainsi un rôle interministériel très concret, en assurant la sécurité des systèmes de communications des ministères, ce qui leur permet d’échanger sans risque. Elle le joue par ailleurs en agissant à la frontière des différentes administrations comme des domaines publics et privés. Cette position justifie d’ailleurs la décision prise par le Premier ministre de lui confier l’élaboration de notre nouvelle stratégie nationale pour la sécurité du numérique adoptée l’année dernière.

La lutte contre le terrorisme, les BPC et la cyberdéfense sont autant d’exemples des enjeux de l’interministériel. Comme pour l’interarmes que vous connaissez bien, l’efficacité de cette action de coordination ne repose pas sur la mobilisation de personnels qui lui seraient dédiés, mais sur la complémentarité de spécialistes appelés à mettre en commun leurs compétences pour produire des idées nouvelles. Ainsi le SGDSN accueille-t-il des personnes issues de la Défense, de l’Intérieur, des Affaires étrangères, des Finances, des tribunaux administratifs, du monde de la recherche et de l’industrie, etc. Plus de trente officiers, brevetés de l’Ecole de Guerre, des trois armées de la DGA et des services y servent d’ailleurs aujourd’hui et il est fort probable que certains d’entre vous viendront renforcer nos rangs cet été. Nous vous accueillerons avec grand plaisir pour relever le défi de l’interministériel.

Cette complémentarité nous permet de penser à nouveaux frais un monde en pleine mutation qui nous oblige à renouveler nos schémas d’interprétation. J’aimerai à ce titre clore cette intervention par deux pistes de réflexion que je vous invite à approfondir tout au long de ce module et de votre formation.

La première concerne l’organisation de notre défense. Dans l’état primitif envisagé par la philosophie politique, la guerre était l’affaire de tous. L’organisation des sociétés conduisit cependant à la formation d’une caste de guerriers chargée d’assurer la protection du territoire. Face à l’apparition d’un continuum entre sécurité intérieure et extérieure, cette répartition des tâches semble aujourd’hui particulièrement brouillée. En témoignent les consignes de plus en plus nombreuses données aux citoyens pour qu’ils deviennent acteurs de leur propre sécurité. Dans ce contexte, quelle place les armées doivent-elles avoir au cœur de notre défense en relation avec le reste de la société ?

La seconde interrogation porte sur ce que nous devons protéger ou, pour reprendre une terminologie qui vous est familière, sur le centre de gravité de notre défense. Au temps de la guerre froide, nos armées elles-mêmes constituaient ce centre de gravité, avec le risque notamment que les Russes ne détruisent nos forces blindées, entravant par là-même notre liberté d’action. Daech n’est clairement pas en mesure de parvenir à un tel résultat, mais là n’est pas son ambition. Sa stratégie, comme celle de la plupart des organisations terroristes auxquelles nous sommes confrontés, n’est pas d’affronter nos armées, mais d’ébranler nos valeurs pour mieux nous diviser. Faire de la laïcité un ferment de discorde, faire de l’égalité des sexes une source de désunion, opposer dans une vision mortifère une religion dévoyée, une communauté imaginaire, et la République. Dans ce contexte, et s’il convient de ne pas négliger l’importance de nos interventions extérieures, où se situe exactement notre centre de gravité, le cœur de notre défense nationale ?

Face à ces deux interrogations, qui posent en particulier la question de la place de nos armées dans notre politique globale de défense, je vous invite à avoir l’audace de penser en militaires par-delà le militaire. La tâche est ardue, mais, pour citer l’un de vos lointains prédécesseurs sortis de l’Ecole de guerre en 1924 avec la réputation d’être un « officier intelligent » malgré son « assurance excessive » et « son attitude de roi en exil » : « La difficulté attire l’homme de caractère, car c’est en l’étreignant qu’il se réalise lui-même ».