19/05/2016

Discours du Secrétaire Général

Intervention au forum Europe du Centre National des Arts et Métiers

Discours prononcé par M. Louis Gautier le 19 mai 2016. Paris

En 1954, dans son discours prononcé le 12 mai à Strasbourg, Jean Monnet écrivait : « Nous n’avons que le choix entre les changements dans lesquels nous serons entraînés et ceux que nous aurons su vouloir et accomplir ». Il résumait ainsi une double possibilité pour l’Europe : subir ou s’unir.

60 ans plus tard, ce qui autrefois, au vu des dynamiques et des contraintes historiques de l’époque, traçait une perspective rassurante, tant le dilemme était factice, est aujourd’hui devenu une exhortation dramatique, tant les ferments de la division travaillent l’Europe. La progressive mise en réseau du monde et le profond renouvellement de ses équilibres internationaux depuis la chute du mur, placent l’Europe devant une série de bouleversements majeurs dont l’ampleur égale la rapidité. De ces transformations, les Européens ont largement su tirer les fruits, en termes de prospérité et d’influence, entre 1990 et 2008. Ils doivent aujourd’hui en assumer des contre-effets qu’ils n’ont pas vu venir. L’actualité récente est venue le leur rappeler abruptement.

Face à l’afflux des migrants par millions, la chancelière allemande a ainsi souligné l’été dernier qu’après avoir profité de la mondialisation pour exporter leurs usines et leurs produits, les Etats européens assistent désormais au phénomène inverse : « c’est la mondialisation qui vient à nous ; nous devons apprendre à gérer cela ».

Apprendre à gérer… Quel aveu !

Plus récemment, même si des signes annonciateurs existaient (la Géorgie avant l’Ukraine, Londres et Madrid avant Paris et Bruxelles), les années 2014 et 2015 ont fait pleinement prendre conscience aux Français, et à l’ensemble des peuples d’Europe, d’une mutation profonde de l’équation de sécurité au cours du premier quart de ce siècle. L’Europe se trouve désormais confrontée à un environnement complexe marqué sur son flanc méridional, en Afrique, au Levant et au Moyen-Orient, par la multiplication des conflits asymétriques, sur son flanc oriental, par la mise en œuvre d’une stratégie oblique déployée par les Russes et sur le plan intérieur et international par l’essor du terrorisme. Cette transformation du contexte géostratégique, qui prend pied sur la liquidation de l’équation stratégique de la guerre froide, se signale par l’établissement inédit dans l’histoire moderne d’un continuum entre les problématiques de sécurité et de défense, entre sécurité intérieure et sécurité extérieure, qui s’est récemment traduit, notamment lors des attentats de novembre dernier, par la militarisation d’agressions menées en plein cœur de sociétés vivant en paix. L’Europe est frappée de plein fouet par des évolutions géopolitiques qu’elle n’a pas su anticiper et dont elle est incapable d’arbitrer les enjeux faute de s’en être donné à temps les moyens nécessaires.

Collectivement, les Européens sont ainsi pris dans des changements auxquels ils se sont insuffisamment préparés. Les crises récentes, non seulement, révèlent nos lacunes en matière de sécurité ─ de la gestion des flux migratoires à celle de la lutte contre les réseaux terroristes, en passant par la difficulté de mettre en œuvre une réaction concertée face à Daech ─, mais elles sapent également la confiance dans les institutions de l’Union européenne.

Un constat inquiétant

Pour l’instant, ce constat tétanise plus qu’il ne provoque un sursaut. La tentation au repli, à l’isolement, à l’égoïsme national l’emporte partout, et partout la ferveur européenne est en berne. Promouvoir la coopération, voire l’intégration européenne en matière de défense et de sécurité apparaît hors de propos et de toute façon hors de portée politique. L’Union est en crise et la construction de la défense européenne est en panne. Difficile de relancer l’une sans que le problème constitué par l’autre ne soit surmonté. Tous les agendas sont de toute façon suspendus au référendum britannique du 23 juin 2016.

Cette crise est d’abord la conséquence des limites du fonctionnalisme. Envisagé comme une méthode pragmatique conduisant à l’établissement progressif d’une souveraineté européenne, ce modèle a permis d’important résultats intermédiaires. Il a cependant échoué à atteindre son but. On ne peut pas transférer ou déléguer de la souveraineté sur les compétences cœur d’un Etat sans intégration politique. L’euro en constitue la preuve la plus flagrante. L’adoption de la monnaie commune sans réel accompagnement politique, nous place aujourd’hui devant l’impasse de l’harmonisation budgétaire et le risque de défaillance de certains Etats. De même l’espace Schengen est-il aujourd’hui confronté au défaut de politique commune en matière d’immigration et de gestion des frontières.

Mais la construction d’une défense européenne a été aussi desservie par un contexte peu propice. Depuis la division stratégique sur l’Irak en 2003, l’Europe de la défense connait un triple arrêt politique, militaire et industriel. Le référendum de 2005, puis la crise économique de 2008 ont contribué à pérenniser cette situation. Aujourd’hui, le ralentissement économique mondial, les crises de l’euro et de Schengen, le conflit syrien et les flots de migrants qu’il entraîne, la force de la menace terroriste comme le possible Brexit contribuent, chacun à leur manière, à reléguer la question de la politique de défense en arrière-plan. En matière de réflexion stratégique, l’Europe est ainsi à la peine.

Il lui faut effectivement d’abord déconstruire un rêve, celui hérité de la fin de la guerre froide. Libéré de la menace soviétique, le vieux continent a cru détenir les clés d’une paix durable. Les Européens sont dès lors intervenus avec un mélange de naïveté, de certitudes et de politique du moindre risque dans les conflits en cours, en croyant leurs interventions à la fois totalement légitimes et dépourvues de conséquences à rebours. Ils n’ont d’ailleurs pas tiré toutes les leçons de leurs déboires irakiens ou afghans, ni même du succès de leurs engagements balkaniques, pour redéfinir une politique militaire commune. Certes, il y a bien eu, à certains moments, la volonté de repenser la place de l’Union européenne au cœur des enjeux internationaux, comme l’attestent l’adoption du traité de Lisbonne en 2007 et celle, dès 2003, d’une stratégie européenne de sécurité pour surmonter les divisions nées de la crise irakienne. Mais les divergences d’approches entre les Etats bloquent tout progrès substantiel de la PSDC.

L’actualité récente le confirme : dans le domaine de la défense, les dynamiques sont effectivement centrifuges. Ainsi la menace russe a-t-elle favorisé une crispation à l’Est, tandis que les pays du Sud concentrent davantage leur attention sur le Maghreb et le Proche-Orient. De ces régions affluent des centaines de milliers de migrants dont le sort divise également les pays européens. Les initiatives individuelles des Etats-membres se sont ainsi multipliées au cours des derniers mois : du rejet par le groupe de Visegrad du projet de répartition des migrants à la fermeture de leurs frontières par l’Allemagne, l’Autriche, le Danemark et la Suède. Ces initiatives s’accompagnent de la tentation du repli sur soi-même dont atteste la montée en puissance de partis populistes et nationalistes, comme l’attestent les récentes élections en Allemagne (Afd : 11 à 23% des voix lors des élections régionales de mars) et en Autriche (FPÖ : 35% des voix au premier tour des présidentielles), mais aussi les élections régionales françaises de décembre 2015.

On constate plus qu’une hésitation, une réticence des Européens à s’engager dans la direction d’une défense et d’une sécurité communes, mais aussi un certain retard à l’allumage. En matière de sécurité, une longue année de dégrisement fut ainsi nécessaire pour que l’Europe prenne conscience de la réalité de la menace qui pèse sur elle. Les attentats perpétrés contre Charlie Hebdo furent en effet d’abord envisagés comme une problématique franco-française. Une laïcité jugée trop intransigeante, les soubresauts de la décolonisation, l’interventionnisme militaire français furent tour à tour incriminés et considérés comme l’origine du mal. La situation des autres pays européens étant différente, ils ne pouvaient être concernés.

Les attentats du Bataclan, ceux de Bruxelles et l’enquête menée autour de la cellule de Verviers montrèrent combien cette vision était erronée. Il apparut que l’Angleterre était également potentiellement visée, que la Belgique était non seulement une base logistique essentielle pour les terroriste mais aussi une cible éventuelle qui fut visée sous la pression des circonstances, que des individus affiliés à Daech étaient enkystés en Allemagne et en Autriche et enfin que l’ensemble des services européens avaient failli dans l’identification et la traque des djihadistes revenus d’Irak et de Syrie.

Ce n’est ainsi qu’au terme de cette séquence tragique que certaines avancées purent être faites en matière de PNR ou de contrôle des frontières.

Un impératif ignoré

Face à ce constat peu encourageant, la tentation serait forte de baisser les bras. Rien n’est pourtant plus important dans les circonstances actuelles que de tenir, de ne pas céder un pouce sur les avancées obtenues en matière de PSDC et de sécurité intérieure. Car l’Europe a plus que jamais besoin de penser sa sécurité collective et de renforcer ses capacités de protection.

En plusieurs endroits de sa périphérie immédiate, elle est effectivement confrontée à une situation préoccupante. Au Levant, menacé d’implosion sous l’effet de la guerre civile en Irak et en Syrie, même si Daech est sur le reculoir. En Libye, que la désagrégation politique a transformée en un véritable hub terroriste. Au Sud, où la bande sahélo-saharienne reste encore troublée par les agissements de groupes djihadistes. A l’Est, où la Russie, après avoir annexé la Crimée et déstabilisé le Donbass, a néanmoins réussi à s’imposer à nouveau comme un interlocuteur incontournable à travers son engagement sur le front syrien. Le spectre de la guerre que l’Europe pensait avoir définitivement écarté revient ainsi frapper à sa porte.

La résolution de ces crises est d’autant plus épineuse qu’elles s’alimentent l’une l’autre, sous l’effet notamment de leur contamination par le ferment terroriste. Les logiques d’internationalisation du djihadisme poursuivies par Al Qaïda ou Daech contribuent à créer des liens entre des crises locales dont la gestion exigerait au contraire de les compartimenter afin de les régler plus facilement. De la Tchétchénie à l’Indonésie et de la Syrie au Mali, le même fil rouge du terrorisme relie ainsi une série de conflits auxquels il confère l’apparence trompeuse de l’unité.

Le recours au terrorisme n’est pas en soi une nouveauté. La tentation de la radicalité, qui défend le recours à la violence illégitime comme mode d’action, se retrouve à d’autres époques et sous d’autres formes (extrémisme de droite, de gauche, anarchisme, nationalisme…). A cet égard, les auteurs des attentats d’aujourd’hui ne diffèrent pas fondamentalement de leurs prédécesseurs, leurs exactions étant moins la preuve d’une radicalisation de l’islam, que l’expression d’une radicalité à laquelle une lecture biaisée de la religion musulmane sert d’exutoire. Ce qui est nouveau en revanche, c’est le lien désormais établi entre le terrorisme est les théâtres de conflit. Au mois de mars 2016, 609 Français ou résidents étaient présents sur le front irako-syrien et près de 300 étaient revenus sur le territoire national. Ce passage au front contribue au processus « d’ensauvagement » de ces candidats au djihad dont la rupture avec leur communauté d’origine tend alors à devenir irréversible.

Devant l’ensemble de ces menaces, auxquelles il faudrait encore ajouter le risque cyber, dont l’importance ne cesse de croître, l’Europe est obligée de s’interroger sur la façon d’améliorer sa défense à coût constant, en raison de la crise des finances publiques, et de renforcer sa sécurité à coût croissant, en raison de la nécessité de relever d’urgence certains dispositifs de prévention et de protection. A cet égard, la mutualisation des efforts est indispensable pour plusieurs raisons :

  • Financière d’abord. La diversification et la dangerosité croissante de la menace terroriste forcent les Etats européens à acquérir et à entretenir des outils pluriels et onéreux afin d’assurer aussi bien leur sécurité intérieure que leurs interventions à l’étranger. Ils sont également obligés de se maintenir en tête d’une course technologique de plus en plus coûteuse. Aucun Etat-membre n’est désormais capable d’assumer seul sa sécurité, ce qui rend incontournable la perspective d’une mutualisation capacitaire. Car le budget militaire européen ─ avec 180 milliards d’euros annuels, soit 1,6% du PIB de l’ensemble des membres ─ est peut-être insuffisant, il est surtout mal employé, grevé par trop de redondances et trop de dispersions. En atteste l’exemple des 16 types de frégates en service dans les flottes européennes par opposition au modèle unique des Américains.
  • D’efficacité ensuite. Dans une Europe construite sur le principe de la libre circulation la lutte contre le terrorisme ne peut être que collective. Mais la cohésion et l’autonomie militaire des Etats européens sont aussi la condition pour rester audibles et crédibles face à l’affirmation ou la réaffirmation de la Russie, de l’Inde ou de la Chine, tout en réduisant l’inconvénient d’une dépendance trop forte vis-à-vis du partenaire américain. De fait, si le traité de Lisbonne a rappelé que pour nombre d’Etats membres, « leur défense commune est réalisée dans le cadre de l’OTAN », l’idée de déléguer entièrement aux Etats-Unis la protection du vieux continent est de plus en plus problématique. Notamment parce que ces derniers, dont le barycentre géostratégique évolue vers l’Extrême-Orient, sont moins enclins à défendre une Europe qui rechigne par ailleurs à assumer le fardeau de sa propre sécurité. Continuer à croire à une identité de vues sur l’évaluation des risques et les actions entreprises pour les contrer revient à ignorer l’existence d’intérêts de sécurité prioritaires pour les Européens. Le relatif désengagement des Etats-Unis du Proche-Orient au moment où les Européens y renforcent leur présence face à Daech est à ce titre éloquent, tout comme l’inégale place accordée à l’Afrique.
    A cet égard, l’idée avancée par certains d’attendre les prochaines élections américaines en espérant qu’elles conduisent à une révision de la politique étrangère conduite par Obama me semble un leurre. En cas de victoire, il est peu probable que Donald Trump ait pour priorité de renforcer la coopération avec l’Europe. Quant à Hilary Clinton, si elle est plus europhile, rien n’assure pour autant qu’elle fasse le choix de la rupture vis-à-vis de la politique de son prédécesseur. Et quand bien même il adviendrait, il faudrait veiller à ce qu’un réinvestissement américain en Europe ne s’effectue pas surtout en opposition à la Russie, attitude qui n’a jamais contribué à renforcer l’unité européenne.
    Si le sommet de l’Otan organisé à Varsovie en juillet prochain sera l’occasion pour les Etats-Unis de réaffirmer leur responsabilité vis-à-vis du vieux continent, il convient donc de se demander jusqu’où et pour combien de temps…En atteste leur réticence à s’engager au Proche et au Moyen-Orient, la façon dont ils envisagent la lutte contre le terrorisme ou encore la priorité donnée à la DAMB au sommet de Varsovie ─ projet plus politique que militaire.
  • La dernière raison est enfin que la survie de l’Europe en tant que projet dépend elle-même de sa capacité à relever le défi de sa sécurité.

L’incapacité des Européens à résoudre la crise migratoire et à répondre de manière coordonnée à la menace terroriste porte effectivement en elle le risque d’éclatement de Schengen et de la mise à bas d’un des principaux acquis de la construction européenne, celui de la libre-circulation des biens et des personnes. Un échec en la matière ne pourrait que renforcer les tendances isolationnistes déjà à l’œuvre sur le continent et mettre en péril un des principes directeurs du projet européen.

Au-delà, le refus de l’Europe d’assumer ses responsabilités en matière de sécurité collective mine sa capacité à défendre ses valeurs démocratiques mises à rude épreuve par des tensions internes et externes :

  • La pression de la Russie à sa frontière orientale (qui s’attache à la fois à fragiliser le glacis européen (Ukraine, Géorgie…), à diviser les Etats membres de l’Union et à réaffirmer sa position sur la scène internationale) ;
  • Les coups portés par le terrorisme d’inspiration islamiste ;
  • Des flux migratoires non régulés ;
  • La montée d’un populisme en partie réactionnel.

Des perspectives incertaines

Il est donc essentiel de tenir. Tenir, malgré la lassitude, malgré les échecs à répétition, les projets avortés comme les groupements tactiques ou le GHQ, les mottos vidés de leur sens tel « pooling ans sharing »…

Si l’optimisme béat n’est pas de mise, la crise peut être l’occasion de provoquer une avancée de la PSDC. En d’autres occasions, des situations de crise ont engendré un tel sursaut. C’est de la guerre des changes qu’est né l’euro et c’est la crise grecque qui est à l’origine du mécanisme européen de stabilité. Les menaces qui pèsent sur la sécurité de l’Europe peuvent ainsi ─ et les réactions récentes de nos partenaires montrent que le contexte y est propice ─ être l’occasion de relancer le projet de défense européenne en s’appuyant en particulier sur un certains nombres de succès déjà obtenus sur le plan institutionnel, opérationnel et capacitaire. Dans cette perspective, trois questions devraient être approfondies : celle de la stratégie, celle des outils et celle de notre projet politique.

Dans le premier domaine, c’est tout l’enjeu de l’élaboration de la stratégie de sécurité et de défense de l’Union européenne qui sera présentée en juin prochain par Mme Mogherini. Ce travail de redéfinition doit permettre d’analyser les menaces qui pèsent sur le continent européen et de distinguer les éléments de réponses devant relever d’une action commune de ceux laissés à la seule responsabilité des Etats. Il doit également contribuer à mieux articuler les politiques de sécurité et de défense à l’échelon européen, en réfléchissant notamment au possible rapprochement des politiques de défense et sécurité (PSDC/JAI).

Il me semble à cet égard essentiel que la perspective du Brexit ne nous conduise pas à revoir nos exigences à la baisse afin de ne pas donner prise aux Eurosceptiques. La perspective d’un retrait britannique de l’Union constitue un véritable enjeu. Sur le plan militaire, elle laisserait notamment la France seule puissance interventionniste. Pour autant, que l’Angleterre reste ou non ne changera rien au besoin d’un sursaut européen en matière de défense, et le fait d’y surseoir par excès de précaution ne résoudra pas la difficulté première de l’Union : renforcer sa cohésion.

Concernant les outils, mieux vaut ajuster l’ambition. On ne reviendra pas sans une longue transition à l’idée d’armée européenne initialement prévue dans les traités, ni à celle d’un corps expéditionnaire tel qu’envisagé par les ministres de la Défense des Quinze en 2000. Le pragmatisme est de mise. Non pas ce pragmatisme teinté d’inertie pratiqué par certains de nos partenaires, dont les Britanniques, pour mieux freiner toute réforme, mais un pragmatisme volontaire et lucide, qui s’appuie sur un dessein.

Sur le plan de l’entraide et de la solidarité européenne, les articles 42-7 (clause d’assistance) du TUE et 222 (clause de solidarité) du TFUE constituent une base solide pour mobiliser les énergies. Après les attentats du 13 novembre, la clause d’assistance mutuelle a été activée avec succès par la France. Même si l’aide concrètement apportée fut limitée, à l’exception notable de l’Allemagne, il s’agit d’un précédent notable. Au vu de ce précédent, des adaptations sont envisageables. Le 42-7 est en effet conçu pour mobiliser les soutiens de nos partenaires contre un ennemi extérieur. Le 222 est un mécanisme de solidarité qui ne peut être déclenché que si les capacités d’un Etat sont dépassées. Entre ces deux échelons, un troisième pourrait être ajouté pour mieux répondre à la spécificité de la menace terroriste en permettant la mise en œuvre d’une collaboration sur le territoire d’un des pays-membres victime d’un attentat sans recourir pour autant aux délégations prévues par l’article 222.

Sur le plan opérationnel, les groupements tactiques de l’Union européenne sont un vieux serpent de mer, pourtant l’activation opérationnelle de l’un d’entre eux serait une étape à considérer. Malgré les nombreuses difficultés qu’elle pose, la coopération structurée permanente constitue aussi, à mon avis, une piste qu’il ne faut pas abandonner. Elle présente en effet le mérite de permettre à un groupe restreint de pays volontaires d’aller plus loin dans le développement et l’interopérabilité de capacités communes.

C’est du reste dans ce domaine capacitaire que les perspectives sont sans doute les plus nombreuses et les plus concrètes. La consolidation de la BITD européenne peut s’appuyer sur de récents succès, auxquels la France, et le SGDSN en particulier, ont contribué : le projet « ONE-MBDA », qui donna naissance à un unique acteur européen dans le segment des missiles à travers l’intégration des parties française et britannique de MBDA, ou encore le projet KANT qui, grâce au rapprochement de l’allemand KMW et du français NEXTER, aboutit à la création d’un nouvel acteur 100 % européen dans le secteur des blindés et de l’armement terrestre.

Ces deux réalisations, après celle d’Airbus, témoignent de la possibilité de passer de la simple logique de coopération industrielle sur projet à celle de la création de grands groupes européens intégrés capables de rivaliser avec leurs homologues américains.

L’Agence européenne de défense, qui peut s’appuyer opérationnellement sur l’Organisme conjoint de coopération en matière d’armement (OCCAR), doit de son côté participer à la relance de grands projets communs, à l’instar de ce qui a été fait pour l’avion de transport A400M au début des années 2000. La signature en mai dernier d’une déclaration d’intention tripartite entre la France, l’Allemagne et l’Italie pour le développement d’un drone MALE européen constitue à ce titre une perspective encourageante.

L’Europe doit en outre s’attacher à recréer des filières d’excellence dans des domaines où elle dépend trop de l’étranger. Dans le cadre de l’action préparatoire européenne pour la recherche de défense, le SGDSN conduit à ce titre une réflexion pour le développement de filières autonomes européennes de composants critiques, assurant notre autonomie pour la production de nos systèmes d’armes.

Ces actions capacitaires doivent par ailleurs s’accompagner de réformes réglementaires afin de favoriser la circulation des matériels militaires en Europe. A cette fin, l’institution que je dirige est appelée à jouer un rôle moteur à l’occasion de la réforme de la directive sur les transferts intracommunautaires des équipements de défense. En favorisant une telle fluidité, elle doit permettre de consolider la base industrielle et technologique de défense européenne.

Dans un dernier domaine enfin, celui du cyberespace, l’Europe peut s’attacher à développer des outils communs. L’adoption en 2013 d’une stratégie européenne de cybersécurité marque à ce titre une première étape, mais elle doit être prolongée par des réalisations concrètes. La France, qui a elle-même dévoilé sa stratégie nationale pour la sécurité du numérique en octobre 2015, entend jouer sur ce plan un rôle moteur en proposant aux pays membres qui le souhaitent le développement d’une feuille de route pour l’autonomie stratégique du numérique. Elle a déjà à ce titre renforcé ses liens avec l’Allemagne à travers l’étroite coopération établie entre le BSI (Bundesamt für Sicherheit in des Informationstechnik) et l’ANSSI.

Dans différents secteurs, des progrès sont donc possibles. Le SGDSN s’efforce d’en promouvoir l’idée au moment même où notre pays effectue un effort important en matière de défense et souhaite sur ce point être compris et suivi. Outre la hausse de près de quatre milliards du budget de la Défense d’ici 2019 décidée en 2014 et 2015, les crédits affectés à la sécurité sont ainsi passés de 17 à plus de 18 milliards d’euros entre 2012 et 2015. Une politique de renforcement des effectifs a par ailleurs été mise en œuvre depuis 2012. Entre 2012 et 2017, 9 341 emplois auront été créés au sein de la police et de la gendarmerie nationales, tandis que déflations des effectifs militaires ont été arrêtées, restituant ainsi aux armées 18 750 postes.

L’approche par projets ne saurait pour autant suffire à terme. Au-delà du développement d’outils communs vient en effet tôt ou tard la question politique de leur utilisation. Le contexte actuel, en rappelant aux Européens l’importance des questions de défense et de sécurité, est sans aucun doute l’occasion d’approfondir les réflexions en la matière et de susciter de nouvelles initiatives. Il convient à ce titre de saluer la proposition de créer un corps de gardes-frontières européen qui serait à même, en cas de crise, d’intervenir sans autorisation préalable du pays concerné. Dénoncée par d’aucuns comme une entorse à la souveraineté, une telle réalisation, sur laquelle le conseil européen sera amené à s’exprimer le 28 juin, ne ferait pourtant qu’acter l’existence de frontières communes au pourtour de l’Union.

Il conviendrait, selon la stratégie de l’Union européenne en cours d’élaboration, de s’interroger sur la pertinence d’un « livre blanc » européen de la défense. Un tel texte devrait venir préciser les objectifs et les modalités de la PSDC. Alors que l’envie d’Europe est en chute libre chez nos concitoyens, il est essentiel de faire œuvre de pédagogie et d’en expliciter les enjeux. Cette prise de conscience collective est fondamentale à l’heure d’un éventuel Brexit. Toute la difficulté, dans les circonstances actuelles, est de ne pas faire du livre blanc un chiffon rouge ou un exercice formel sans valeur.

Il y a une vingtaine d’années, onze pays décidaient de renoncer à leur monnaie pour créer l’euro. Cette décision fut certes favorisée par une convergence de vue sur les plans économiques et monétaires. Malgré d’indéniables limites, elle n’en rompait pas moins avec une conception pluriséculaire de la souveraineté. Commençons par promouvoir une convergence de vue similaire dans le domaine de la sécurité afin de rendre possible un travail de rapprochement par le haut sans lequel la politique de défense européenne restera inexorablement balbutiante et bornée.

En 1935, Philip Kerr écrivait un ouvrage intitulé : Le pacifisme ne suffit pas. Le patriotisme non plus. Plus que jamais, ce mot d’ordre semble d’actualité. Face aux crises qui affectent l’ordre international, l’Europe ne peut plus se réfugier dans des discours iréniques ni se cacher derrière la protection américaine. Le choix du repli national sur des dispositifs de défense et de sécurité autarciques est aussi peu soutenable qu’inefficace. La défense européenne, toute moquée et décriée qu’elle soit, reste une évidence têtue. Formons le vœu, à cet égard, que le conseil européen du 28 juin prochain soit l’occasion d’une véritable prise de conscience de cet enjeu.