21/04/2016

Discours du Secrétaire Général

Intervention au colloque « Forces aériennes en 2030 – Tendances et ruptures possibles »

Discours prononcé par M. Louis Gautier le 21 avril 2016. Paris

Madame la sous-secrétaire de l’armée de l’air des Etats-Unis d’Amérique,

Mesdames et Messieurs les parlementaires,

Messieurs les chef d’état-major,

Messieurs les officiers généraux représentant les forces aériennes américaine, britannique et française,

Mesdames, Messieurs,

Intervenir en conclusion de vos travaux qui cherchent à définir, dans un format trilatéral avec nos amis britanniques et américains, les contours de la puissance aérospatiale à l’horizon 2030, revêt pour moi, outre le plaisir d’être parmi vous et de m’exprimer pour la première fois dans cet amphithéâtre dédié au général Valin, un grand intérêt. Je me retrouve cependant également placé au pied du mur.

Permettez-moi de souligner au préalable combien le choix d’engager une réflexion prospective entre les responsables de trois des forces aériennes les plus performantes au monde m’apparaît judicieux tant l’intervention en coalition de nos aviations respectives – précisément dans ce format – est aujourd’hui une donnée politico-militaire structurante. La coopération entre nos forces aériennes est déjà fort ancienne, comme en atteste la célébration hier du centenaire de la création de l’escadrille Lafayette, cette unité d’aviateurs américains formés et équipés par les Français qui combattit en France pendant la Première Guerre mondiale. Je relève surtout que depuis la fin de la guerre froide et l’intervention en Irak en 1991, les aviateurs français, américains et britanniques ont combattu ensemble dans la quasi-totalité des crises que nos démocraties ont dû affronter : ce fut le cas au Moyen-Orient, en Afghanistan, dans les Balkans, en Libye et aujourd’hui au Levant.

L’horizon de votre réflexion est 2030. Quinze années nous séparent de cette échéance. C’est à la fois peu et beaucoup lorsque l’on considère les vitesses d’évolution des technologies aérospatiales et des mouvements géostratégiques. Quinze ans, c’est ce qui sépare, 1950 et l’emploi par l’armée française en Indochine de chasseurs à hélices issus de la Seconde Guerre mondiale, de 1965, avec les premières prises d’alerte de notre dissuasion nucléaire effectuées par des bombardiers bi-sonique. Quinze ans, c’est ce qui sépare l’intervention de nos Jaguar dans la guerre du Golfe, alors dépourvus d’armes de très grande précision et d’éclairage spatial, des commandes des premiers missiles de croisière. En quinze ans, la géostratégie, le cadre d’engagement, les technologies peuvent évoluer très vite, surtout à une époque où la technologie à la fois accélère et densifie le temps.

Pour éclairer ces quinze ans, ayons en tête la formule de Paul ELUARD : « ce qui est aujourd’hui prouvé était hier imaginé » et suivons collectivement la démarche de stratèges visionnaires qui, comme Clément ADER en France et Billy MITCHELL aux Etats-Unis, bien avant que le fait aérien ait acquis au XXe siècle toute son importance, avaient déjà très bien décrit les futurs modes d’action de l’aviation militaire.

Quelles sont donc les lignes de force des évolutions prochaines de la puissance aérospatiale ?

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Il faut tout d’abord évoquer deux constantes à l’horizon de 2030.

Un premier invariant demeurera : La supériorité aérospatiale restera un préalable à toute opération militaire dans la troisième dimension et en surface. Tout conflit moderne commence par la recherche de la supériorité aérienne, condition nécessaire au déploiement dans la durée d’une capacité d’engagement offensive. Cet axiome devrait constituer la toile de fond de toute réflexion du chef aérien et même de tout chef militaire. Or, ce qui était un atout pour nous – je veux dire, le surclassement par les aviations de combat occidentales de toutes les autres capacités aériennes, les opérations menées depuis un quart de siècle ayant pour la plupart donné lieu à peu de contestation de la supériorité aérienne de la part de nos adversaires ─, va redevenir à l’horizon de 2030 un élément encore décisif, mais un avantage de plus en plus contesté, et sur le plan stratégique, et sur le plan technologique, comme le signalent d’ailleurs éloquemment les démonstrations russes dans le ciel syrien.

Le second élément structurant est celui de la nécessaire interopérabilité des forces aériennes européennes et américaines, susceptibles d’être engagées ensemble dans une coalition pour des raisons politiques, liées à l’emploi de l’arme aérienne elle-même, mais aussi, pour les Européens, en raison de la taille congrue, pour ne pas dire a minima, de leur parc d’avions de combat de dernière génération. A l’horizon 2030, l’interopérabilité se décline ainsi sur les plans de la technique, des procédures, des tactiques, bien entendu, mais aussi du partage d’une culture opérationnelle commune. A cet égard, l’initiative trilatérale engagée en 2015 par les forces aériennes française, américaine et britannique, qui ont fait évoluer ensemble leurs appareils les plus performants – Rafale, Raptor et Typhoon –, marque une avancée que ce colloque illustre à sa façon.

Quelles sont maintenant, après ces constats, les tendances dynamiques autour desquelles se structurera l’évolution des forces aériennes dans les quinze prochaines années ?

Plus qu’auparavant, sans doute, la permanence et la continuité du déploiement de l’arme aérospatiale au-dessus du champ de bataille devrait s’affirmer, grâce aux drones de longue endurance, dans les espaces permissifs, et aux appareils de combat, dans les espaces plus contestés, à la condition que ceux-ci puissent être appuyés par un nombre suffisant d’avions ravitailleurs.

S’agissant des drones, je note que cette évolution est déjà largement engagée en constatant qu’aujourd’hui les Etats-Unis ont d’ores et déjà la capacité d’activer en permanence plus d’une cinquantaine d’orbites de drones.

Associée à la permanence de l’arme aérienne au-dessus du champ de bataille, la généralisation de capteurs aéroportés fonctionnant en réseau ouvrira aussi de nouvelles perspectives opérationnelles. L’adversaire se sentira perpétuellement sous surveillance et susceptible de faire à tout moment l’objet d’une frappe, traqué, telle prisonnier muni d’un bracelet électronique, par tous les types de vecteurs aériens déployés sur la zone d’opération. Une telle évolution s’accompagnera d’une augmentation exponentielle du besoin des armées en bande passante, celle-ci étant indispensable aux opérations réseau-centrées et aux drones. Déjà, sur les vingt dernières années, le besoin militaire américain en bande passante a été multiplié par 200.

Cette situation devrait conduire à la multiplication des relais de transmissions, qu’il s’agisse de drones, de ballons ou de satellites. Ces derniers, en particulier, seront, plus encore qu’aujourd’hui, de véritables points névralgiques des dispositifs militaires, mais aussi civils, car leur utilisation sera probablement duale pour la plupart d’entre eux. Je note sur ce point que plus des trois-quarts des transmissions militaires américaines transitent actuellement par des satellites civils. Garantir leur sécurité deviendra une impérieuse nécessité compte tenu de la dépendance croissante de nos sociétés vis-à-vis de ces systèmes. Pour les plus avancées d’entre elles – dont les nôtres – éviter un « Pearl Harbor spatial », en assurant la sécurité des opérations dans l’espace, deviendra donc vital.

Ces considérations conduisent à s’interroger sur les enjeux futurs de sécurité dans l’espace extra-atmosphérique. Il faut en l’espèce se garder de toute forme de certitude, l’Histoire démontrant clairement que l’homme a toujours utilisé toutes les armes à sa portée dans tous les milieux devenus accessibles malgré les conventions. L’excommunication de l’arbalète par le deuxième concile du Latran n’a pas freiné sa carrière dans les armées médiévales. L’effroi provoqué par le premier bombardement aérien de l’histoire – celui de Venise par des ballons autrichiens en 1849 –, qui entraîna l’interdiction de ce mode de combat par la convention de La Haye de 1899, n’empêcha pas que, dès 1911, les Italiens y aient recours en Ethiopie et les Français en 1914 au Maroc.

S’agissant de l’espace extra-atmosphérique, j’ai en mémoire les démonstrations réussies de tirs anti-satellites réalisées par certains pays dans un passé récent et les propos tenus par certains responsables militaires étrangers présentant comme inévitable une future compétition entre forces armées dans l’espace. Je note par ailleurs qu’au moment où je m’exprime, un avion spatial militaire doté d’une grande agilité est en orbite terrestre depuis près d’une année pour une mission inconnue.

Il ne faut pas être grand clerc ni devin pour penser qu’à l’horizon 2030, si la gestion internationale de l’espace n’est pas mieux régulée et contrôlée, c’est de l’espace que viendront les principales ruptures.

De la même manière que l’introduction d’avions furtifs dans les campagnes aériennes menées par les Etats-Unis a constitué une rupture, il y a désormais un quart de siècle, je distingue un autre effet potentiel de rupture dans l’apparition d’armes hyper-véloces d’ici une vingtaine d’années. Evoluant à des vitesses supérieures à cinq fois la vitesse du son, tout en étant capable de manœuvrer, ces vecteurs, qu’il s’agisse de planeurs ou de missiles de croisière hypersoniques, devraient être immunes à toute forme d’interception à l’horizon considéré. Ce déni d’interception devrait déjà constituer une nouvelle frontière de nos réflexions stratégiques. Il y a bien entendu de nombreux défis techniques à relever pour en arriver là, en particulier celui de la résistance sur de longues durées des vecteurs aux très importantes températures générées par les hautes vitesses et, surtout, celui de la propulsion des missiles de croisière par des super-statoréacteurs. Je note que plusieurs pays, dont la France, travaillent sur ces sujets dans la perspective d’une mise en service opérationnelle vers 2030, voire 2025. C’est le cas des Etats-Unis, mais aussi de la Russie, de la Chine et de l’Inde.

Il me semble enfin utile d’élargir la réflexion en envisageant les données relevant d’autres domaines que militaire ou technologique car ils pourraient avoir des conséquences sur les forces aériennes, en fonction de choix politiques, financiers et industriels.

Chacun d’entre vous connait la seizième loi posée par Norman AUGUSTINE, le premier dirigeant de la société LOCKEED-MARTIN à la fin des années 1980 selon laquelle, en 2054, le budget de la défense américain ne permettra d’acheter qu’un seul avion de combat si la hausse de leurs coûts se maintient. Le caractère provocateur de cette formule, ne lui ôte rien de sa pertinence face à une tendance de renchérissement des programmes militaires dont on perçoit déjà les premiers effets. Avec un coût unitaire qui se multiplie par quatre environ tous les dix ans, les avions de combat de premier rang ne peuvent plus être acquis dans les mêmes quantités qu’auparavant. Le format des flottes va en diminuant et je constate que seulement 10 % de ces flottes dépassent la centaine d’exemplaires. Cette faiblesse numérique constitue une vulnérabilité à toute forme d’attrition au combat. Or, si nos engagements récents se sont caractérisés par l’absence de perte, il est raisonnable de ne pas prendre cette donnée pour acquise indéfiniment. Souvenons-nous à ce sujet que la Géorgie, pays pourtant modeste sur le plan militaire, a abattu en 2008 trois chasseurs-bombardiers russes dès le premier jour du conflit qui l’opposait à la Russie. Face à la double aporie de la contraction budgétaire et du renchérissement du coût des programmes, le maintien d’un effort de défense significatif – c’est le sens de l’objectif minimum de 2 % du PIB fixé pour les alliés au dernier sommet de l’OTAN – et la maîtrise des coûts d’acquisition et de possession des appareils de combat sont les deux leviers qui éviteront une rupture par l’attrition excessive de nos moyens. A cet égard, on ne peut qu’être inquiet de la tournure financière prise par le programme F 35 dans lequel beaucoup de pays européens se sont engagés.

D’où ce constat déjà établi : la réduction des formats de flottes d’avions de combat jouera à l’évidence en faveur d’opérations menées en coalition, rendant par là-même plus prégnante encore l’exigence d’une bonne interopérabilité entre les forces aériennes.

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Clément ADER, écrivant au début du XXe siècle « sera maître du monde qui sera maître de l’air », apporte la conclusion la plus éclairée à cette réflexion orientée vers le futur, à condition de l’élargir pour lui garder toute sa force prédictive : « Sera maître du monde qui sera maître de l’air et de l’espace ».

Je vous remercie de votre attention.