1/11/2015

Article du Secrétaire général

Menace diffuse, dispositif robuste

Dans la revue Défense n°176, de septembre-octobre 2015. Article de M. Louis Gautier

Depuis 2013, date du dernier Livre blanc sur la défense et la sécurité nationale, notre environnement stratégique a connu une transformation rapide et profonde sous l’effet conjugué de crises multiples, d’ampleur et de natures variées. Sans constituer des ruptures, ces nouvelles crises se sont caractérisées par leur soudaineté, leur intensité et leur simultanéité. La menace des groupes armés terroristes a pris une dimension sans précédent. Elle s’est de plus nourrie de l’imbrication croissante entre la défense de la France à l’extérieur de ses frontières et la sécurité de la population française sur le territoire national.

Au plan géopolitique, il y a lieu de relever que la périphérie immédiate de l’Europe est gravement déstabilisée. Sur le flanc sud, la situation sécuritaire reste profondément dégradée au Levant, menacé de déstructuration par la guerre civile en Libye, en Syrie et en Irak, où les conflits continuent de favoriser l’émergence d’un hub terroriste. Plus au Sud, l’ensemble de la bande sahélo-saharienne est ébranlée par les agissements de groupes jihadistes. La multiplication des foyers de crises sur l’ensemble du continent africain (Mali, Centrafrique, République Démocratique du Congo, Nigéria, Soudan, Somalie) reste également un sujet de préoccupation.

A l’Est, la Russie, considérant l’espace post soviétique comme une zone d’intérêt national et conduisant une politique de réarmement sans précédent, a réaffirmé sa puissance dans le cadre de la crise ukrainienne. Celle-ci a ravivé le spectre de la force, voire de la guerre entre Etats, aux portes même de l’Europe. La crise ukrainienne repose d’une façon inédite depuis de nombreuses années la question de la sécurité et de la stabilité des frontières sur le continent européen. Toutes ces crises traduisent une dégradation de la situation internationale et une augmentation durable des risques et des menaces.

Dans le même temps, les régulateurs traditionnels de sécurité sont en panne. La résolution de ces crises profondes s’inscrit sur le temps long. A ce stade, il ne semble pas y avoir d’amélioration prévisible de la situation internationale et tout porte à croire que la multiplication actuelle des foyers de crise va se poursuivre, sans perspective de résorption rapide, malgré nos efforts politiques et l’engagement des forces françaises. Les régulateurs traditionnels de sécurité peinent à traiter efficacement les crises récemment survenues. L’impunité avec laquelle la transgression de certains tabous a été opérée, tels l’emploi par la Syrie d’armes chimiques contre sa population ou la remise en cause par la Russie du principe d’inviolabilité des frontières en Crimée, illustre l’affaiblissement du système de sécurité international. Il envoie un signal d’irrésolution propice à l’émergence de nouvelles agressions.

Le continuum de sécurité entre défis extérieurs et dangers intérieurs se renforce significativement. Le terrorisme international d’inspiration jihadiste, issu notamment de l’organisation Daech, en plein essor, et d’Al Oaïda, véhicule une menace de plus en plus complexe à appréhender et à contrer. Parallèlement, la hausse continue des flux de combattants qui rejoignent le Levant pour y mener le jihad, et le phénomène de radicalisation, accentuent très significativement les risques d’attentats sur le territoire national et contre nos ressortissants à l’étranger. Le terrorisme international sait tirer parti de la mondialisation et utilise tous les canaux et les codes médiatiques pour séduire, convaincre, tromper, ou terroriser. Devenu un champ de bataille, le cyberespace s’affirme comme une dimension spécifique de la confrontation ; la menace cybernétique ne cesse de s’intensifier et de se perfectionner.

La protection du territoire national est redevenue un enjeu majeur. Pour répondre à la menace terroriste notre pays dispose depuis le début des années 1980 d’un plan gouvernemental spécifique dénommé Vigipirate. Ce plan, contemporain de l’apparition des grandes menaces terroristes n’a cessé d’être modifié pour s’adapter à une menace évolutive, hier Action Directe ou les Brigades Rouges aujourd’hui Daech ou Al Quaida.

Face à cette menace qui se caractérise par son acuité et son imprévisibilité, le Président de la République a fait le choix, début janvier, de renforcer ce dispositif Vigipirate par l’engagement du contrat opérationnel de protection des armées qui permet de disposer en cas de crise majeure de 10 000 soldats déployés sur le territoire national. Le déclenchement de ce plan fut inédit et il est juste de préciser que ce déploiement massif de militaires en 72h a été réalisé de manière remarquable. Aujourd’hui la menace perdure et, malheureusement, nos évaluations ne nous laissent pas envisager de « baisser la garde ». Cette décision d’un engagement dans la durée d’un volume important de soldats dans le cadre de la sécurité intérieure du pays change la donne et nous conduit à modifier une planification nationale qui n’envisageait la mobilisation massive des armées sur le territoire nationale que pour une courte période.

Nos armées ont fait face rapidement à cette nouvelle charge opérationnelle. Elles l’ont fait avec d’autant plus de réactivité que la menace terroriste était forte. Cependant prenant en considération les effets d’un déploiement dans la durée, le Président de la République décidait, à l’occasion de l’actualisation de la LPM, de revoir à la hausse les effectifs des armées et de réévaluer le budget du ministère de la Défense.

Par ailleurs toujours soucieux d’adapter les plans gouvernementaux à un contexte sécuritaire évolutif le SGDSN conduira un retour d’expérience approfondi de la mise en œuvre du plan Vigipirate et proposera au cabinet du Premier ministre les adaptations nécessaires avant la fin de l’année. Le SGDSN est également chargé, conformément à une décision prise en conseil de défense et de sécurité nationale, de réfléchir aux conditions d’emploi des armées sur le territoire national, notamment dans le contexte du prolongement de l’opération Sentinelle.

A une menace diffuse, il s’agit d’opposer des dispositifs de prévention et de protection plus robustes encore.