1/07/2016

Article du Secrétaire général

La puissance et le contrôle

Dans la revue Défense n°180, de mai-juin 2016. Article de M. Louis Gautier

En janvier 1991, quarante-trois jours d’une campagne aérienne bien ciblée et seulement une centaine d’heures d’une campagne terrestre aisément menée suffirent à défaire l’armée irakienne, alors présentée avec excès comme la quatrième du monde. La supériorité militaire des Etats occidentaux s’affichait avec éclat. Un quart de siècle plus tard, Daech, parvenu aux portes de Bagdad, s’emparait d’un important arsenal évalué à 3000 véhicules tout-terrain, 60 000 armes individuelles, 50 chars, 150 blindés légers et du matériel anti-char. Depuis, l’idée que l’organisation aurait mis la main sur des missiles sol-air qu’elle serait en mesure d’utiliser n’a cessé d’être évoquée, savamment entretenue par la propagande de l’Etat islamique.

Un glissement technologique s’est ainsi opéré vers des groupes armés qui, s’ils ne sont pas détenteurs de capacités similaires à celles des Etats, n’en parviennent pas moins à mettre la main sur des armes relativement sophistiquées. Dans le même temps, deux autres phénomènes sont venus niveler l’avantage technologique des puissances occidentales : le recours croissant à des outils ou à des actions asymétriques, tels les engins explosifs improvisés ou les attaques cyber, et le développement par des pays non-occidentaux de capacités balistiques autrefois réservées à quelques rares puissances militaires, certains allant jusqu’à se lancer dans le développement de programmes « d’interdiction d’accès » , à l’instar des Russes – dans « l’arc d’acier » , qui s’étend de l’Arctique au Levant – ou des Chinois – dans le Pacifique.

Face au risque de nivellement stratégique qu’implique cette évolution, la réaction européenne est plus que jamais de mise. Or, malgré la hausse récente de certains budgets nationaux, l’Europe investit trop peu pour sa défense et de manière trop dispersée en raison d’une insuffisante coordination des politiques nationales. Ainsi, la multiplication des armées à effectifs importants contribue-t-elle par exemple à gonfler les dépenses de personnel (51 % des budgets en 2014) au détriment des dépenses d’équipement (15 % des budgets en 2014) et surtout des dépenses de recherche (4 % des budgets, dont 77 % sont assumés par la France et l’Angleterre).

Des solutions à ces déséquilibres existent. Elles passent en particulier par la mutualisation capacitaire qui a enregistré ces derniers mois de beaux succès : le rapprochement du Français Nexter et de l’Allemand KMW ainsi que la finalisation de l’intégration de « One-MBDA ». Ces réussites doivent encourager d’autres initiatives. Elles doivent également s’accompagner d’un essor des transferts intracommunautaires des matériels de défense qui permette à ces nouveaux acteurs de jouer pleinement leur rôle à l’échelle de l’Union. C’est à ce titre que le SGDSN défend actuellement une réforme de la directive TIC (directive européenne sur les transferts intra-communautaires).

Mais l’Europe doit également consolider sa place sur le marché mondial des biens de défense. Les récents contrats remportés par la France en Egypte, avec la vente de Rafale, de porte-hélicoptères BPC Mistral et plus récemment d’un satellite de télécommunications militaires, au Qatar avec la vente de Rafale, et en Australie, avec l’ouverture de négociations exclusives en vue de la vente de sous-marins dérivés des Barracuda, doivent être salués à cet égard. Ils garantissent la bonne santé de nos entreprises et nous donnent la possibilité de poursuivre des programmes innovants. Cette politique doit néanmoins se concilier avec le rôle que la France entend jouer comme garante de la stabilité internationale. C’est tout le sens de la mission de la Commission interministérielle pour les études d’exportations de matériels de guerre (CIEEMG), qui s’assure que nos exportations sont en accord avec nos convictions et nos engagements internationaux. En 2015, cette exigence a notamment conduit la France à renoncer à la vente des porte-hélicoptères BPC Mistral à la Russie, alors même que la construction de ces navires était quasiment achevée.

Face à la prolifération des capacités de pointe et à l’essor des menaces asymétriques qui remettent en cause l’avancée technologique occidentale, la coopération industrielle européenne, le contrôle des exportations et la protection de nos capacités technologiques – autant de domaines où le SGDSN joue un rôle d’impulsion – , apparaissent ainsi comme des moyens essentiels de maintenir un rapport de puissance qui nous soit favorable à nous Français, mais surtout à nous Européens.